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Luis Buñuel  8 novembre 1930

Réalisé par Luis Buñuel. France. Drame/Fantastique. 1h (Sortie le 8 novembre 1930). Avec Gaston Monot, Lya Lys, Max Ernst, Josep Llorens Artigas, Lionel Salem, Pierre Prévert, Bonaventura Ibanez et Jean Aurenche.

L’amour fou. L’expression, un peu galvaudée aujourd’hui, avait encore toute la force lyrique et révoltée que lui avait conférée André Breton dans un essai éponyme, où il célébrait la beauté de "L’Age d’or", son érotisme débridé.

Les poitrines se soulèvent, les amants rêvent l'un de l’autre, se dévorent des yeux avant de se dévorer, littéralement, des lèvres et des dents. L’amour est une violence, tempérée par des instants de délicatesse.

Une rêverie érotique annonce sans doute "L’Atalante" de Jean Vigo, et sa fameuse scène d’amour à distance. Des éclats de pureté surgissent aussi dans des scènes où l’on frôle la poésie de Cocteau : un miroir devient une fenêtre ouverte sur un ciel empli de nuages, des plumes blanches sont la chair du désir, une robe s’installe seule sur une chaise, et devient presque une femme.

L’usage du son renforce cette impression de poétique étrangeté. Scènes muettes, postsynchronisation créent un curieux décalage, un effet d’écho, qui culmine dans un dialogue off entre les deux amants.

La passion chez Luis Buñuel est salissante, mais pas avilissante. Le metteur en scène fait se traîner les deux amants dans la boue ; ils se roulent sur les graviers. Avec son sens de la provocation surréaliste, le cinéaste associe cette boue avec une lave de merde, assortie du bruit d’une chasse d’eau (peu de cinéastes s’intéressent autant aux toilettes que Buñuel : "Le Fantôme de la liberté" montre des bourgeois tranquillement installés sur le trône).

La beauté et la salissure ne font qu’une dans ce plan de Lya Lys assise sur les toilettes, la poitrine soulevée de désir. La bourgeoisie s’offusque, dans ces scènes où les deux amants sont séparés de force, traités de salaud pour une populace engoncée dans ses préjugés et sa tranquillité étriquée.

Dans une scène qui ne manque pas d’évoquer Buster Keaton, Bunuel montre les impossibles retrouvailles des deux amants dans un salon : ils ne parviennent pas à se rejoindre, car en permanence sollicités par un importun.

Le surréalisme s’exprime dans le dégoût radical du conservatisme d’alors, et Buñuel libère toutes les pulsions réprimées dans des actes gratuits qui n’ont rien perdu de leur drôlerie féroce : on se souvient que Breton voyait dans l’acte surréaliste ultime le geste de tirer sans raison sur quelqu’un. Buñuel met le programme à exécution, assassinant un garnement, donnant des coups de pieds aux petits chiens et aux aveugles, giflant les vieilles emmerdeuses.

"Je ne pourrai jamais envoyer l’amour par la fenêtre", écrivait Rimbaud. Buñuel y envoie tout le reste, des sapins enflammés, des bouts de bois, la morale et l’Eglise. Le film s’ouvre d’ailleurs avec la confrontation d’une bande de bandits - menée par Max Ernst - avec des mayorquins, installés sur des rochers, recouverts de dorures, et qui y meurent. Les croix et autres symboles sont mis à mal, et Buñuel fait du Christ un personnage sadien.

Le film est drôle, mais la suite de l’histoire le sera moins pour son cinéaste. Le film, financé par les richissimes vicomte et vicomtesse de Noailles, suscite un tollé auprès des ligues d’extrême-droite ; le scandale force Buñuel à aller chercher ailleurs la matière de nouveaux films. Il la trouvera en revenant dans son Espagne natale, pour filmer un documentaire consacré aux paysans pauvres des montages.

Un voyage qui trouve un contributeur inespéré dans la personne de Ramón Acin, l’ami du cinéaste, qui trouve l’argent nécessaire au projet… en gagnant à la loterie. Un scénario que le plus inventif des surréalistes n’aurait sans doute pas osé imaginer, et dont Salvador Simo fait la base de son film "Bunuel après l'âge d’or" consacré aux années post-parisiennes de Buñuel.

Ce jeu de making-off sur le court, mais mémorable documentaire que fut "Terre sans pain" mêle avec bonheur anecdotes de tournage et description d’une réalité sociale douloureuse, dans un contexte de montée du fascisme. Salvador reste parcimonieux avec l’usage des vraies images du film, préférant réinventer par le dessin les événements filmés par Buñuel.

Les images qu’il retient sont des images de violence et de misère, de mort, mais que le film met un peu à distance en proposant un récit picaresque empreint d’humour. La première apparition de Buñuel, déguisé en bonne sœur, vaut son pesant de cacahuètes.

Le film multiplie les clins d’œil. Le bestiaire bunuelien fait son apparition chez Salvador Simo : une girafe empaillée, jetée par la fenêtre dans "L’Age d’or", revient dans un rêve du cinéaste.

Si le cinéaste choisit une forme très classique pour raconter son histoire, il sait jouer sur les séquences oniriques pour montrer l’univers en mouvement d’un cinéaste, hanté par ses obsessions et le spectre du père. Les yeux de Dali, les fourmis d’"Un chien andalou" sont autant de signes qui font écho au passé du cinéaste, et qui viennent dessiner un univers mental d’une grande richesse. Mais point n’est besoin d’être un spécialiste de Buñuel pour apprécier ce curieux road movie cinématographique.

Le tournage d’un documentaire selon Buñuel est chose inhabituelle. Le réalisateur ne se contente pas de poser la caméra et de suivre ce qu’il voit. Il provoque la réalité, reproduit les éléments qu’il aurait aimé réussir à capturer. Tout est vrai, et tout est faux.

On apprend ainsi que Buñuel n’a pas rechigné à refilmer l’arrachage manuel d’une tête de poulet - tradition dans les montagnes reculées de Las Hurdes - pour obtenir un bon gros plan. On apprend aussi que ce fou de la gâchette pouvait abattre des chèvres, ou lâcher un essaim d’abeilles sur un âne pour obtenir les plans impressionnants qui peuplent son futur film, "Terre sans pain".

Mais déjà dans "L'Age d’or", la violence du monde animale était source de fascination pour le cinéaste : le film s’ouvre sur des images de scorpion, accompagnées de cartons informatifs qui donnent un petit côté Jean-Painlevé à cet introit. Le combat entre le scorpion et le rat annonce la violence et la passion d’un monde où l’on meurt dans la terre et où l’on s’aime dans la boue.

Mais si "L’Âge d’or" est une histoire d’amour fou, "Bunuel après l'âge d’or" est avant tout une histoire d’amitié, tout aussi folle, sans doute. Celle qui unit deux idéalistes, l’un dirigé vers le cinéma, l’autre vers la politique, qui ont cherché à montrer quelque chose du monde dans lequel ils vivaient.

Mais la réalité a tristement rattrapé la fiction, le franquisme a balayé les rêves et les illusions. Reste trente minutes intenses de documentaire, que le film de Salvador Simo donne à voir sous un angle nouveau.

 

Anne Sivan         
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"Tokyo dreams" de Dpt Store
"Terry Riley : Sun rising" de Kronos Quartet
"Diabolique" de l'Epée
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"Like in 1968" de Moddi
"Voodoo queen" de One Rusty Band
"Moon" de Violet Arnold
et toujours :
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