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Théâtre Gérard Philippe  (Saint-Denis)  septembre 2020

Spectacle de théâtre documentaire conçu par Margaux Eskenazi et Alice Carré, mise en scène de Margaux Eskenazi, avec Armelle Abibou, Loup Balthazar, Salif Cisse, Lazare Herson-Macarel (en alternance Yannick Morzelle), Malek Lamraoui, Raphaël Naasz et Eva Rami.

Second volet d’un dytique consacré à l’amnésie coloniale dont le premier opus traitait de la négritude et de la créolité propsoé par la Compagne Nova, "Et le cœur fume encore" s’attache quant à lui à une autre partie de l’histoire de France, encore très emprunte de zones d’ombres et de non-dits et pourtant si constitutive de notre société actuelle : la guerre d’Algérie.

Ne voulant ni caricaturer, ni présenter une version subjective des faits, Alice Carré et Margaux Eskenazi, qui co-signent le spectacle, ont pris le parti d’une écriture polyphonique, retraçant un véritable kaléidoscope de mémoires et mêlant l’Histoire à l’intime. Elles ont ainsi entrecoupé matière documentaire, composée des témoignages et d’archives historiques mais également matière littéraire au travers de nombreux auteurs tels Camus, Kateb, Djebar, Maurienne et Sartre.

Plaçant les comédiens et toute l’équipe artistique au cœur du processus créatif, puisqu’ils sont allés eux-mêmes puiser dans les récits et légendes familiales, le texte est ainsi né d’un aller-retour constant entre recherches, interviews, improvisations au plateau et écriture à quatre mains.

Ont fini par émerger 7 points de vue différents sur les "évènements" et qui racontent, chacun à leur manière, leur vérité, en passant sans discontinuer du réel à la fiction, du témoignage au jeu, de l’anecdote au moment historique clef dans une théâtralité assumée.

Se bousculent ainsi tour à tour sur scène une femme "pied noir" retournée en France, un harki rapatrié ayant vécu dans les camps, un membre du FLN section algérienne ayant rejoint le maquis avant de devenir immigré économique en France, un autre qui œuvra dans la section française et qui retournera vivre dans l’Algérie postindépendance, sans oublier un appelé de l’armée française brisé par les scènes de torture, un soldat de l’OAS ou enfin une militante parisienne anticolonialiste ayant rejoint l’Algérie comme "pied rouge".

Chaque histoire est l’occasion de revenir sur un pan particulier et parfois refoulé du passé pour mieux comprendre, à la lumière des décisions politiques, des exils et violences tues, les fractures sociales et politiques actuelles d’une France qui se rêvait pourtant "black-blanc-beur".

Sont ainsi passés en revue et de manière chronologique, même si entrecoupés de retours au présent, des moments essentiels et qui servent de repères historiques : le massacre de Sétif en 1945, le casino de la Corniche en 1957, la bataille d’Alger en 1957, le tournage du film de Pontecorvo La Bataille d’Alger en 1965, et plus récemment l’entrée de Djebar à l’académie française ou encore l’interruption du match France-Algérie au Stade de France.

On revient cependant régulièrement à notre époque, dans un méli-mélo joyeux mais essentiel pour comprendre comment chacun peut trouver sa place aujourd’hui dans un pays qui garde les stigmates d’une histoire trop longtemps refoulée.

Pour naviguer entre les lieux et les époques sans perdre le spectateur, Margaux Eskenazi a eu recours, outre au prompteur bien utile au spectateur, à des trésors d’ingéniosité : changements à vue, dépassement du 4ème mur, créations espaces imbriqués grâce à un système de voilages imaginé par Julie Boillot-Savarin, des projections sonores et des vidéos de Jonathan Martin et de magnifiques créations lumières de Mariam Rency.

Afin de favoriser la puissance et la sincérité du jeu, la distribution ne s’attache pas à un principe de réalisme et les personnages, écrits avec les acteurs et puisant dans leur histoire personnelle, sont denses, drôles, touchants, durs et surtout crédibles. Sans jamais verser dans le pathos, on parcourt toute une part sombre et lumineuse de l’humanité faite de contradictions et de cas de conscience.

La rencontre avec la vieille pied-noir gouailleuse, truculente et dont la gorge pourtant se serre sur les mots qui ne veulent pas sortit, incarnée par Raphaël Naa, est un grand moment de drôlerie et d’émotion, tout comme la confrontation père-fils post envahissement du terrain lors du match France Algérie (père et fils incarnés respectivement par Malek Lamraoui et Salif Cisse) alors que la scène de l’anniversaire des Appelés, où les acteurs incarnent des anciens combattants de la guerre d’Algérie, mélange tout à la fois désespoir et comique grotesque.

Loup Balthazar incarne une éloquente Assia Djebar et Armelle Abibo est parfaite en militante anticolonialiste, tandis que Yannick Morzelle arrive à nous projeter dans la tête d’un membre de l’OAS sans manichéisme. Mais c’est surtout Eva Rami (déjà repérée dans son seul en scène autobiographique 'T’es toi") qui se détache par son naturel et sa justesse d’interprétation.

Et ce dans tous les rôles qu’elle incarne : de M. Gallimard lors du procès de Jérôme Lindon en passant par Edouard Glissant lors de la première du Cadavre encerclé de Kateb Yacine en 1958 au Théâtre Molière à Bruxelles, ou encore en harki dont la famille a combattu comme tirailleur français durant les deux guerres mondiales , en chanteuse de cabaret, Zinedine Zidane et bien d’autres encore.

En montrant l’importance de la littérature et de l’engagement de certains auteurs et intellectuels dans le cours de l’histoire et la diffusion des idées politique, Alice Carré et Margaux Eskenazi démontrent par l’exemple que les arts ne peuvent pas être relégués uniquement au rang de distraction pour les masses et ont leur rôle à jouer pour comprendre les civilisations passées et écrire celle du présent.

En se plaçant du point de vue des individus et non des Etats, elles expliquent sans jugement, comment on peut chacun se trouver, volontairement ou non, d'un côté ou de l'autre et montrent sans manichéisme, les blessures et les traumatismes d'une guerre qui a trop longtemps tu son nom.

Emotions, compréhension de histoire, esprit tragi-comique, sens du dérisoire et du grandiloquent sont au cœur de cette œuvre polymorphique qui explore le passé pour mieux décrypter le présent. Intelligent et sensible.

A voir absolument !

 

Cécile B.B.         
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