Jusqu'à présent, l'oeuvre de Julia Kerninon se divisait grosso modo en deux axes : d'un côté, les histoires de femmes fortes cherchant à échapper à la pesanteur du monde (travail, famille, patriarcat… et l'amour, ce boulet), le plus souvent sous forme de roman. De l'autre, des réflexions sur la création, littéraire (la sienne, celle des autres) ou "humaine" (l'accouchement), via des essais ou récits. Elle n'avait jamais véritablement écrit de recueil de poésie : sa précédente publication dans une collection dédiée au genre (L'Icônopop) était présentée comme une "monographie poétique" sur Yoko Ono, soit une micro-biographie rêveuse au croisement de ses deux manières habituelles : à la fois portrait de femme puissante et réflexion sur la création. On était donc curieux de voir ce qu'elle allait proposer, aujourd'hui, dans la collection poésie de poche du Castor Astral.

Le sous-titre, "Toute ma vie, je me suis demandé comment écrire" a le mérite d'être clair : cette fois encore, Kerninon détourne la commande pour la plier à ses obsessions de toujours. Il sera donc question, comme dans la moitié de ses livres, de création. Elle l'avoue d'emblée : "Je dois écrire ce livre de poésie, mais je n'ai pas écrit de poésie depuis presque vingt ans, et c'est comme si je ne savais plus faire de ricochets". Alors elle raconte son quotidien d'écrivaine et de mère s'évertuant à concilier l'éducation de ses enfants, sa vie de couple et son activité créatrice, en petits textes courts dont la forme, parfois, peut évoquer la mise en page poétique (retours à la ligne), d'autres fois non.

Ce livre plaira donc, en premier lieu, à celles et ceux qui ont déjà lu les précédents récits de Julia Kerninon : ils seront heureux de la voir approfondir certains points de sa "légende personnelle" déjà évoqués ailleurs – la première machine à écrire gamine, l'exil à Budapest, l'écriture à la fois comme volupté et sacerdoce – avec cette nouveauté : maintenant qu'il y a des enfants, comment réussir à concilier création et charge mentale. A cet égard, ce recueil est intéressant à lire en parallèle avec ses publications sur le réseau littéraire Substack, où elle développe peu ou prou les mêmes points, en des entrées plus longues, moins "écrites", proches de l'esthétique blog, avec un tour féministe bien contemporain. S'y dessine, loin des personnages de femmes fortes régnant sur ses romans, un côté ouvrière industrieuse luttant pour continuer, malgré les aléas et obligations du quotidien, à donner vie à ses créatures bigger than life. Elle livre aussi des pistes à ceux qui voudraient savoir d'où elle vient (passionnant passage sur un livre de James Crumley dont la lecture fut cruciale dans son parcours), et où elle va – les difficultés rencontrées sur un prochain livre ; la préface amicale de l'éditrice qui repéra et l'aida à extraire le diamant caché dans la gangue de son premier manuscrit*.

Ce lire pourra plaire également à tous ceux et celles qui se piquent d'écrire – et ça fait du monde... Ils y verront une écrivaine à l'oeuvre, son "art de vivre" : au quotidien, doutes, atermoiements, mais de temps à autres ses petites épiphanies lorsque les mots alignés avec acharnement sur des pages blanches finissent par ressembler – que ce soit roman, récit ou presque poésie – à de l'art tout court.

[*Note : le premier roman paru sous le nom de Julia Kerninon, Buvard, n'était pas en réalité son premier livre. Elle avait déjà publié, sous le nom Julia Kino, deux romans aux éditions Sarbacane dans la collection Exprim', orientée adolescence et slam (y figurait la mention "Ecoutez et visionnez des extraits lus, mis en musique, slamés par les auteurs"). Ces romans, jusqu'ici laissés à l'écart de sa bibliographie, y sont réintégrés pour la première fois dans ce recueil où elle évoque, entre les lignes, sa jeunesse dans les cafés slams vingt ans plus tôt. Ceci explique sans doute cela.]