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Interview  (Printemps de Bourges 2007)  avril 2007

Avec Eyadou Ag Leche (guitare et chant) et Bastien Gsell (manager) .

Votre album s’intitule "Aman, Iman", pourquoi avoir choisi ce proverbe touareg ?

Eyadou Ag Leche : C’est un proverbe qui existe depuis très longtemps, qu’on utilise et qu’on aime parce c’est la réalité. "Aman, Iman", ça veut dire "l’eau, c’est la vie". Je pense que c’est la réalité. Nous on dit ce proverbe quand on a soif de quelque chose, pas forcément que de l’eau, mais aussi la soif d’éducation, de développement, la soif d’autre chose…

Bastien Gsell : Ils disent aussi, "l’eau, c’est l’âme"…

Cet album est en tamashek (langue touarègue), était-il important pour vous de préserver cette langue, en voie de disparition en quelque sorte ?

Eyadou Ag Leche : Oui oui, heureusement nous on chante tout le temps dans cette langue, donc c’est un effort aussi de garder la langue, comme ça il y a des gens partout qui ’écoutent et qui la chantent peut –être…

La culture touarègue est difficile à préserver…

Eyadou Ag Leche : Oui c’est dur de tenir une culture parce que chaque jour il y a des choses qui se passent dans le monde, des développements qui attirent les gens… Des fois tu te trouves à New York sans savoir que tu abandonnes le désert. Mais pour ça on a la chance que nous, Touaregs, on a toujours des sentiments pour notre désert. C’est un point qui soulage l’affaire un peu, parce que même si on voyage des années, on y reste attaché… On a un proverbe touareg qui dit "le pigeon vole dans le ciel mais ses os resteront un jour sur la terre".

Donc vous pensez faire partie de ce fait de préserver cette culture, en la faisant voyager, et découvrir à de nombreux pays ?

Bastien Gsell : Oui c’est un moyen de faire véhiculer la vraie information. La musique de Tinariwen, c’est l’expression de la vie au quotidien, Tinariwen faisant partie d’un peuple minoritaire dans le monde. Et leur situation locale aussi est particulière. Il y a eu beaucoup de confusions, de difficultés d’être reconnus. Et pour revenir aux paroles, au tamashek, qui est la langue parlée du tifinagh qu’on écrit (alphabet touareg), c’est une langue qui, depuis peu, commence à être enseignée à l’école, pas encore au Mali ni au Niger mais au Maroc, où il y a des communautés importantes de Berbères, et où ils parlent un dialecte un peu différent comme dans le sud algérien ou au Niger. C’est un dialecte un peu différent mais ils tendent à académiser la manière d’écrire le tifinagh aujourd’hui, et de l’enseigner à l’école.

Quel pourrait être le bilan de votre récente tournée européenne ?

Eyadou Ag Leche : On a beaucoup profité de cette tournée en Europe parce qu’on est là pour que les gens découvrent notre culture mais aussi pour profiter de la culture de ces gens. C’est un point d’échange, on a eu pas mal de contacts, pas mal de petites familles ici, et on est très contents. Au niveau de la musique, on a eu beaucoup de moyens de jouer sur scène, on a compris et appris beaucoup de choses avec des grands artistes

Vous avez rencontré le groupe français Lo’jo, parlez-nous de cette rencontre particulière…

Eyadou Ag Leche : Le groupe Lo’jo, c’est presque les premiers Français qu’on a rencontrés et on a commencé l’histoire avec eux en fait. Ils étaient chez nous, dans le désert et ils ont rencontré un Touareg à Bamako qui leur a expliqué qu’il y avait un groupe touareg dans le désert, Tinariwen. Donc ils sont venus et on est devenus une seule famille.

Avez-vous déjà joué avec Lo’Jo ?

Eyadou Ag Leche : Oui, on habite même ensemble, on a dépassé le truc même de la musique, on ne pense même plus à la musique tellement c’est la famille. On a des projets, un festival au désert…

Bastien Gsell : On a rejoué ensemble récemment à Paris, au Bataclan, où ils sont venus supporter Tinariwen et deux jours avant on a été les supporter à la Maroquinerie donc c’était bien de renouer l’histoire avec Lo’Jo parce qu’au début de la carrière de Tinariwen ici, on a passé beaucoup de temps chez eux pour s’initier et amorcer le travail ici. Et aujourd’hui on tourne tellement qu’on ne se voit pas beaucoup, donc quand on se croise, on est très content.

Vous donnez finalement plus de concerts en Europe qu’en Afrique ?

Eyadou Ag Leche : Au désert, on joue énormément, mais ça a commencé à se développer ailleurs… On a joué à Dakar, au Burkina, au Maroc, en Algérie…

Comment s’est formé le groupe ?

Eyadou Ag Leche : Le leader du groupe, c’est Ibrahim Ag Alhabib, c’est lui presque le premier guitariste touareg dans l’histoire. Depuis sa jeunesse, il a sa manière à lui d’être artiste, il joue de la flûte, il essaie des trucs… Puis à un moment, il a essayé un bidon avec des cordes, puis il est allé en Algérie, il a vu une guitare, il a essayé, il a aimé. Puis il est parti en Libye, il a rencontré là bas Alassane donc c’est vraiment là-bas que c’est devenu un petit groupe.

Bastien Gsell : Il y avait un gros symbole de modernisme et un besoin fort d’exprimer les soucis liés à l’exil du peuple. Le peuple s’est vraiment retrouvé dans cette musique moderne, avec les guitares électriques, et c’est devenu un message porté haut et fort.

Est-ce que ce n’est pas aussi grâce à ça que vous avez une certaine reconnaissance en France ? Vous êtes programmés partout, de plus en plus…

Bastien Gsell : Oui, c’est vrai, en fait on arrive à un aboutissement de ce qu’on a construit, on arrive à un niveau où on joue plus facilement dans des endroits qui nous correspondent bien. Nous aussi maintenant on est de plus en plus conscient de ce qu’on fait, le message qui est véhiculé est le même aujourd’hui, je pense qu’ils ont chanté la liberté, le besoin de liberté à tout prix quoi… Ils l’ont retrouvée chez eux et maintenant c’est le même message qu’ils souhaitent et qu’ils conseillent : de vivre la liberté, de choisir ce qu’on veut accepter.

Est-ce difficile de passer autant de temps loin de se famille ?

Eyadou Ag Leche : Moi je serais prêt à jouer encore plus parce que je suis toujours en connexion avec ma famille. Ça me manque fort mon pays, mais même ma famille pense que Eyadou, il fait ce travail pour elle… Donc moi je peux me sacrifier pour jouer pendant des siècles, pour réaliser des choses chez moi…

Avez-vous suscité des vocations chez les Touaregs ?

Eyadou Ag Leche : Oui, mais avant même Tinariwen, il y avait des artistes touaregs, des femmes très connues chez nous dans le désert, comme les Rolling Stones ici mais qui ne sont pas connues dans le monde. Ce sont des femmes qui font les violons traditionnels, il y a aussi des vieux poètes. Nous depuis qu’on est nés, on entend cette poésie. Des fois on oublie même qui l’a dite tellement c’est ancien. Aujourd’hui il y a pas mal de jeunes qui jouent de la guitare électrique et qui écoutent Tinariwen, ça vient…

 

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En savoir plus :

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