Musique sep Théâtre sep Expos sep Cinéma sep Lecture sep Bien Vivre
  Galerie Photos sep Nos Podcasts sep
 
recherche
recherche
Activer la recherche avancée
Accueil
 
puce puce
puce Les hérétiques
Hadrien Laroche  (Editions Flammarion)  2006

Hadrien Laroche s’est notamment fait remarquer avec ce recueil de nouvelles édité chez Allia, Les orphelins (2005). L’originalité et le talent sont ainsi apparus aux yeux du lecteur et, cependant, l’on remarquait déjà le danger de l’insignifiance qui guettait et guette encore Hadrien Laroche.

Je songe, en effet, à la distinction chère aux philosophes du cercle de Vienne entre les tautologies qui sont des propositions vraies quel que soit le contexte et n’ont partant aucun sens, et les énoncés lesquels sont susceptibles de vérification, et donc vrais ou faux suivant l’expérience. Bref, pour être plus clair, je puis dire que l’universalité du discours littéraire peut être atteinte seulement à partir du moment où ce dernier plonge ses racines dans une réalité particulière, une réalité particulière qui nous marque.

Nonobstant cette crainte lancinante de l’oubli, Les Hérétiques, premier roman de Hadrien Laroche, pourrait apparaître comme une parfaite réussite. Il s’agit, en apparence, de l’histoire d’une amitié, celle qui lie le narrateur à Hektor, plus connu sous le diminutif de Hek. Mais, à travers l’histoire de cette amitié, à travers l’histoire de Hek et de sa famille, à travers ce récit qui nous dévoile sans cesse "l’hérésie" de ses personnages, nous assistons à un véritable déploiement de la pensée de l’auteur au sujet de l’espace et du temps.

L’espace…"Depuis l’enfance, chacun d’entre nous essaie de fuir quelque chose et ce n’est que quand nous sommes ailleurs que l’envie nous prend de retourner là où nous étions, pour repartir encore, me dit-il un soir dans un tramway. Mon fils, c’est là où il n’est pas qu’il voudrait être, disait Marthe", ajouta-t-il, en contrefaisant la voix de sa mère adoptive.. Par cet aveu fait à son ami, Hek nous fait ressentir sa position d’éternel exilé sur cette terre. Il l’apprit très tard dans sa vie : la famille qui l’avait élevé n’était pas sa vraie famille. Il ne connaissait ni le nom de son père ni celui de sa mère. Bref, il avait été abandonné dès le départ et ne peut donc plus connaître l’havre susceptible de lui assurer la sécurité, celle dont il a pourtant besoin. Par conséquent, il y a chez Hek ce besoin d’embrasser d’un seul regard le monde, que des continents entiers deviennent son refuge par l’apprentissage des langues comme l’arabe, l’allemand ou le chinois.

Le temps…  Cette femme vivait avec Hek et les siens dans leur maison à Paris. Je lavais observée au moins une fois à loccasion dun goûter danniversaire de mon ami ou de sa sœur. Une momie ; des yeux charbon, sur son visage un masque dinquiétude, douloureux, terrifiant. Elle était encore présente après leur retour aux États-Unis. Elle les avait suivis et même conduits et précédés au pays natal. Son père avait traîné la folie de cette mère dans les couloirs de tous les appartements où il avait vécu avec les siens, encore davantage après son retour aux États-Unis ; retour mû par nostalgie de son pays natal, ou peut-être pour soigner sa mère, par bêtise..Le temps est, bien sûr, contenu à travers les générations d’hommes et de femmes qui se sont précédés et succédées. Tous sont tributaires de ceux tout d’abord qui les ont fait naître, accompagné, aimé peut-être. Ici, c’est la grand-mère qui est le révélateur de ce temps qui modèle chaque être humain. Jusqu’au bout, le père de Hek se montrera soumis face à cette femme qui est sa mère. Elle apporte la folie qui pénètre le père, la mère, son frère, sa sœur et même lui-même (Sous mon crâne le cerveau le plus démuni, le plus esseulé, le plus cafouilleux et le plus paumé des cerveaux ; en rien celui dun homme éclairé, tolérant ou responsable, songeait Hektor le nez contre la vitre.).

Une folie qui finit par contaminer complètement ce frère, Henry Jr, lequel n’a même pas éprouvé ce simple bonheur de vivre. Il meurt finalement sans connaître l’amour : ses histoires sentimentales avec les filles étaient de vulgaires passades, et l’homme qu’il aurait pu aimer, au dernier moment, lui échappa par ce refus mutuel de toute sexualité. Quant à sa sœur Marguerite, elle est cette femme aimée inconsciemment par Hek, et réduite au statut de jeune prostituée, junkie, bousillée par sa mère qui rêvait de faire d’elle une musicienne totale, mue par l’excellence.

Enfin, Hek donc, ce survivant, cet être qui devient architecte par souci d’appréhender le sens de sa vie en particulier et celle des hommes en général. Dans l’apprentissage de son art, il a eu trois maîtres. Le premier voulait nier l’influence du passé ; le second, au contraire, était très respectueux du temps jadis ; le troisième était enclin à l’action, à construire toujours, mais sans parvenir au chef-d’œuvre. En fait, ces maîtres étaient comme des enveloppes vides. Ils étaient bien incapables de penser l’architecture comme le pouvait faire Hek. Ce dernier avait compris le poids du passé, mais, d’un autre côté, il savait pertinemment que construire, c’est aussi détruire. D’où l’inquiétude profonde qui accompagne chaque créateur. D’où l’inquiétude profonde qui accompagne surtout chaque être humain. Peut-on oublier tout à fait le mur de Berlin qui a séparé le peuple européen en deux, la Shoah qui a provoqué la mort de millions de gens éliminés industriellement, rationnellement, parce que considérés comme étrangers aux autres ?

Le temps demeure, en fin de compte, cette interrogation sur la vie et la mort. Alors qu’il se sait condamné par la maladie, Hek se lance dans la recherche naïve de ses origines. Hélas, il ne peut absolument rien savoir de lui-même. Il gît sur son lit d’hôpital, seulement rejoint dans sa solitude par l’ami ou narrateur. Ils sont comme les deux principes énoncés par Freud, c’est-à-dire les principes de vie et de mort : Doucement, je me suis ensuite glissé dans le lit de mon ami. Mortel comme lui. Létroitesse de sa couche me contraignit de me coller contre lui tête-bêche. Prenant garde de ne point débrancher par un geste brusque aucun des nombreux tuyaux de plastique qui reliaient son corps à la machinerie complexe de la respiration artificielle, délicatement, javais placé mes pieds contre sa tête et ma tête contre ses pieds. Nous étions aux antipodes.. Hek meurt, parce que, dès le commencement de son existence, dès son premier souffle en dehors du ventre de sa mère, il était condamné.
En expirant, Hek laisse donc son ami seul, seul face à ses souvenirs, seul face au présent, seul face à la mort. En résumé, on peut dire que le narrateur est le dernier témoin de cette vie, celle de son ami Hek, qui s’est éteinte, mais également de celle de toute sa famille, puis, enfin, la sienne propre. Son intérêt pour les autres ne peut provenir que de sa propre expérience. Il se souvient du cirque quand il avait cinq ans, de ce clown loqueteux, de cet enfant à qui l’on creva accidentellement un œil.

Il se souvient donc de la souffrance. Mais une souffrance toujours contenue par l’auteur. Il connaît ce besoin de dignité, cette difficulté à s’épancher par trop. Car, malgré son inquiétude, malgré la mort de l’enfance, il veut ardemment que l’enfant ne meure pas en nous-mêmes.

 

Thomas Dreneau         
deco
Nouveau Actualités Voir aussi Contact
deco
decodeco
• A lire aussi sur Froggy's Delight :

Pas d'autres articles sur le même sujet


# 13 juin 2021 : Culture à gogo

Avant la pause estivale (toute relative), on ne chôme pas sur Froggy's Delight. Avant d'attaquer le sommaire de la semaine, voici le replay de la Mare Aux Grenouilles #29 mais aussi celui de l'interview de Half Bob et Raymonde Howard pour leur Bd-Disque "the Year Loop Broke". Merci de votre soutien !

Du côté de la musique :

Rencontre avec Alice Animal à l'occasion de son CONCERT (oui oui) au Festival Poly'sons de Montbrison
"Since 1966" de Jean Philippe Fanfant
"Sentimental" de Johnny Mafia
"Nowhere land" de Karkara
"Peache of mine " de Laura Prince
"Dominique Pagani 5/5 et La Ritournelle" de Listen In Bed
"Cyclotimic songs" de Marc Sarrazy & Laurent Rochelle
"Kaboom" de Michel Meis 4tet feat. Theo Ceccaldi
"Secret place" de Noé Clerc Trio
"Gerry (music inspired by the motion picture)" de Ô Lake
"Countdown" de Simon Moullier
"Sous la peau" de Versari
et toujours :
"Cavalcade" de Black Midi
"Years in marble" de Raoul Vignal
"Damnatio Memoriae" de Syd Kvlt
"(n) Traverse Vol. 1" de Warren Walker
"Schubert, Symphonie N°5 & Haydn, Symphonie N°99" de Concentus Musicus Wien & Stefan Gottfried
"After the rain" de Indolore
"Dominique Pagani 4/5", avant dernier volet thématique de Listen in Bed
"Amore, disamore" de Olivier Longre
"Oslo tropique" de Oslo Tropique

Au théâtre :

les nouveautés :
"Tout le monde ne peut pas être orphelin" au Théâtre des Bouffes du Nord
"Et c’est un sentiment qu’il faut déjà que nous combattions je crois" au Théâtre Paris-Villette
"Pelléas et Mélisande" au Théâtre Athénée-Louis Jouvet
"Powder Her Face" au Théâtre Athénée-Louis Jouvet
"Aux poings" au Théâtre de la Tempête
"Je suis le vent" au Théâtre de la Bastille
"La Veilleuse, cabaret holographique" au Centquatre
les reprises :
"Soeurs" au Théâtre de la Colline
"Un Poyo rojo" au Théâtre du Rond-Point
"Sherlock Holmes et le mystère de la vallée de Boscombe" au Grand Point Virgule
"Matthieu Penchinat - Que fuis-je ?" au Théâtre du Marais

Expositions :

les nouveautés :
"Dans les têtes de Stéphane Blanquet" à la Halle Saint-Pierre
"Victor Hugo - Dessins - Dans l'intimité du génie" à la Maison de Victor Hugo
"Augustin Rouart - La peinture en héritage" au Petit Palais
déjà à l'affiche :
"L'Empire des sens de Boucher à Greuze" au Musée Cognacq-Jay
"Pierres précieuses" au Muséeum national d'Histoire naturelle
"Elles font l'abstraction" au Centre Pompidou
"Peintres femmes, 1780-1830 - Naissance d'un combat" au Musée du Luxembourg
"Moriyama – Tomatsu : Tokyo "à la Maison Européenne de la Photographie
"Tempêtes et Naufrages - De Vernet à Courbet " au Musée de la Vie romantique
"Edition Limitée - Vollard, Petiet et l’estampe de maîtres" au Petit Palais
"Divas - D'Oum Kalthoum à Dalida" à l'Institut du Monde Arabe
"L'Heure bleue de Peder Severin Krøyer " au Musée Marmottan
"Dali, l'énigme sans fin" à l'Atelier des Lumières
"Gaudi, architecte de l'imaginaire" à l'Atelier des Lumières

Cinéma :

en salle :
"Médecin de nuit" d'Elie Wajeman
"Seize printemps" de Suzanne Lindon
"Josée, le tigre et les poissons" de Kotaro Tamura
"Il n'y aura plus de nuit" d'Eléonore Weber
Ciné en Bref avec :
"The Father" de Florent Zeller
"Adieu les cons" d'Albert Dupontel
"Promising Young Woman" d'Emerald Fennell
"ADN" de MAïwenn
"L'Etreinte" de Ludovic Bergery
"Garçon chiffon" de Nicolas Maury

Lecture avec :

"De la guerre" de Jean Lopez
"Hamnet" de Maggie O Farrell
"Les heures furieuses" de Casey Cep
et toujours :
"Minuit à Atlanta" de Thomas Mullen
"Les pièces manquantes" de Manon Gauthier
"Le roman des damnés" de Eric Branca
"La fille à la porte" de Veronica Raimo

Du côté des jeux vidéos :

Des streams tous les jours à 21H sur la chaine twitch de Froggy's Delight.

Bonne lecture, bonne culture, et à la semaine prochaine.

           
www.myspace.com/froggydelight | www.tasteofindie.com   bleu rouge vert métal
 
© froggy's delight 2008
Recherche Avancée Fermer la fenêtre
Rechercher
par mots clés :
Titres  Chroniques
  0 résultat(s) trouvé(s)

Album=Concert=Interview=Oldies but Goodies= Livre=Dossier=Spectacle=Film=