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A l'aveuglette  (T Rec)  novembre 2008

Nous avons toujours eu du mal avec la notion de "muse" ou d’"égérie" : ces interprètes qui se contentent d’être de pauvres petites choses sans volonté, créatures malléables aux mains d’un Pygmalion plus ou moins inspiré. Parmi les figures "historiques", Jane Birkin ne nous a intéressé que pour ce qu’on y retrouvait de Gainsbourg ou Doillon. Plus récemment (exemples pris parmi nos dernières chroniques), une Coralie Clément nous permet surtout d’avoir des nouvelles de son frère Benjamin Biolay ; ou Les Vedettes, un instantané (ré)créatif de Katerine entre deux albums personnels.

De fait, si nous avons toujours aimé ses disques, nous n’avions jusque-là jamais vraiment pris Françoiz Breut très au sérieux, et visitions surtout son "œuvre" pour y retrouver un air familier : celui de Dominique A, qui non content de "lancer" la belle en lui faisant enregistrer quelques voix sur ses chansons des années 90, lui avait écrit quasi-intégralement ses deux premiers albums (Françoiz Breut et 20 à 30.000 Jours), et signé les deux plus beaux titres du troisième ("Une Saison Volée").

Toutes ces années durant, la discographie de la jeune femme ressemblait donc à une extension de celle de son mentor, un projet parallèle arpentant à peu près les mêmes territoires musicaux ; y compris (et c’est là le plus étrange) après que leurs routes aient divergé et que la chanteuse se soit ouverte à d’autres collaborations.

Ces derniers temps, son statut de simple interprète (à de rares exceptions près : quelques co-signatures de musiques ici ou là) semblait devenu intenable, dans un créneau où sévissent des artistes autrement plus complets : Bertrand Betsch, Mansfield-Tya, Superflu, ou (la regrettée) Natacha Tertone… Un sentiment d’injustice à voir ces gens, plus créatifs et oeuvrant peu ou prou dans la même "niche" musicale (la chanson rock neurasthénique, pour faire vite), bénéficier d’un écho autrement moins important que les disques de Françoiz Breut écrits par des collaborateurs de luxe…

Dieu merci, il semble que la cherbourgeoise ait entendu nos admonestations : avec ce quatrième album, elle ose ENFIN s’émanciper et propose un opus dont elle signe TOUS les textes (!) et co-signe TOUTES les musiques (!!), en compagnie de ses fidèles Luc Rambo et Boris Gronemberger, qui officiaient déjà aux instrumentations d'"Une Saison Volée" et en concerts.

Mis en sons par la même fine équipe, la transition s’effectue donc en douceur : les ambiances n’ont guère évolué, toujours au croisement sonique entre Dominique A, Yann Tiersen et Calexico, spleen électrique et grands paysages sonores désolés. Textuellement, on retrouve le bel onirisme urbain et ce sentimentalisme glacial qui, malgré la voix plutôt accueillante, a toujours fait de Françoiz Breut une chanteuse hivernale.

Globalement réussies, les chansons ne se livrent pas aisément (guère de refrains à se mettre sous la dent), mais distillent assez d’images fortes pour marquer durablement l’esprit. Parmi les plus réussies, citons "Terre d’Ombre", évocation rêveuse d’un paysage vu du ciel (par une femme qui perd pied ?) ; "Mouchoir de poche", qui paraît ironiser sur l’étroitesse du pré-carré artistique de la chanteuse. "Mots Croisés", traitant de l’incommunicabilité et des mots durs à rattraper. "L’Etincelle", avec la participation de la chanteuse du groupe Mansfield Tya, qui permet de varier le registre vocal et d’éviter la monotonie inhérente au (trop ?) bel organe breutien.

Sur un mode plus revêche, "Dunkerque", qui fait suite aux "Tarifa", "Portsmouth" ou "Une Ville Allongée Sur Le Dos" des disques précédents, propose la description d’une ville ou d’un paysage (en perdition, cette fois), qui semble métaphoriser l’évolution d’une relation amoureuse. [Note : il y a quelques années, la chanteuse évoquait l’idée d’un album-concept entièrement constitué de ce genre de "chansons-villes"… Un genre en soi, dont le modèle idéal pourrait bien être "Je suis Une Ville", de Dominique A].

Inévitablement, le temps qui passe et la quarantaine à venir (tout ce que cela suppose en termes de renoncements, ventres mous et seins qui tombent), suscitent aussi leur lot de titres mélancoliques : "2013", ou le programmatique "Automne Avant l’Heure".
Enfin, dans un registre plus castagneur, "Nébuleux Bonhomme" et "Les Jeunes Pousses" assènent un coup de fouet bienvenu à cet univers qui, sans eux, risquerait parfois de s’étioler dans l’excès de joliesse brumeuse.

Au final, il s’agit (encore une fois) d’un très beau disque… mais notre bémol principal vient de ce que la révolution annoncée (l’écriture personnelle, ENFIN !) ne se soit pas entièrement produite. L’auteur naissante demeure fidèle à un idiome précédemment développé par d’autres, et ne propose pas encore de réelle singularité.

Le fan pépère sera donc flatté de se lover à nouveau dans le même univers familier, encore approfondi. Mais l’auditeur exigeant (ou un peu aigri) pourra regretter l’absence de rupture réelle, déplorer le fait que l’écriture longuement attendue de Françoiz Breut n’ose encore se démarquer de son encombrant Pygmalion.

C’est donc une révolution à demi réussie : selon que l’on préfère voir le verre à demi plein ou à moitié vide… on sera donc assez satisfait ou un peu déçu.

 

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L'interview de Francoiz Breut (3 janvier 2009)

En savoir plus :
Le site officiel de Françoiz Breut
Le Myspace de Françoiz Breut


Nicolas Brulebois         
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