Réalisé
par Yves Jeuland. France. Documentaire.
Durée : 1h38. (Sortie 15 décembre 2010).
En suivant pas à pas George Frêche dans sa dernière campagne électorale pour conserver la tête de la région Languedoc-Roussillon, Yves Jeuland savait qu’il tenait là un bon sujet de documentaire.
Mais le pétulant "Président" Frêche n’était pas simple à appréhender : fallait-il le montrer, à l’instar des médias, comme un intellectuel dévoyé devenu un populiste sans plus aucune retenue, en faire un maître ès-politique ayant choisi d’incarner le personnage capable de conserver à la gauche une région qui, sans lui, aurait peut-être répondu aux sirènes d’extrême-droite, ou décrire un vieil homme pathétique fuyant son destin dans le feu d’un vain combat ?
Évitant tout discours, en se passant d’un commentaire off, et en ne pratiquant aucune interview, Jeuland a préféré donner des images sous une forme apparemment objective.
Évidemment, ce sont des images montées, choisissant un angle plutôt qu’un autre, mais, au bout du compte, on peut mettre à son crédit d’avoir laissé à chacun le soin de penser ce qu’il veut de ce politicien hors pair. Certains seront confortés dans une vision négative d’un personnage surpris en flagrant délit de mensonge, pis le revendiquant, d’autres souligneront ses qualités d’animal politique, capable de fédérer beaucoup d’énergies autour de lui, voire de susciter de l’admiration ou tout au moins d’entraîner l’adhésion populaire.
Une des grandes vertus du film est de ne pas s’être totalement laissé envoûté par le charisme extraordinaire de Georges Frêche. Il y parvient finalement grâce à l’entourage du "Président", et particulièrement ses hommes-lige, pour ne pas oser ses "âmes damnées", que sont Laurent Blondiau, son directeur de la communication, et Frédéric Bort son directeur de cabinet.
En s’attachant au jeu compliqué entre Frêche et ses différents conseillers, Jeuland montre très minutieusement ce que sont les mécanismes d’une campagne électorale. C’est là peut-être l’intérêt majeur du film par rapport à "1974, une partie de campagne", le film de Raymond Depardon qui ciblait davantage le candidat Giscard d’Estaing, ou à"La Conquête de Clichy", celui de Christophe Otzemberger, qui s’intéressait avant tout aux coups que se portaient Didier Schuller et son rival.
Frêche est ici au centre d’une équipe politique, on pourrait presque dire d’une "cour politique". Il tient, feint de tenir ou ne tient pas compte des conseils que ces courtisans lui donnent, mais la description faite de sa machinerie électorale peut être généralisée à d’autres candidats, la différence se mesurant non pas en termes d’organisation mais en termes d’efficacité.
Jeuland réussit donc parfaitement son travail de documentariste. On pourra peut-être émettre quelques réserves sur une vision du monde qui aboutit, à l’inverse d’un Pierre Carles dans "Fin de Concession", a, par exemple, montré un Jean-Pierre Elkabbach sous un jour de journaliste et pas de façonneur d’opinion.
On croit comprendre entre ses images que Jeuland croit en une démocratie dans laquelle les Georges Frêche n’auraient pas la part belle. Sans prendre de paris pour l’avenir, il est à craindre qu’au contraire Frêche ne soit pas le "dernier des dinosaures" que Jeuland aimerait qu’il soit. Ex maoïste diplômé d’HEC, Frêche n’était pas un ancien, mais un moderne maîtrisant toutes les techniques de communication, et même capable de manœuvrer un bon documentariste au point que celui-ci s’en fasse parfois l’apologiste.
Il ne faut donc pas voir cet excellent travail comme le portrait d’un système mort le 24 octobre 2010 avec la disparition de son créateur bourru et colérique. Non, "Le Président" décrit un cas spécifique, certains diraient folklorique, de ce qui domine dans tous ces systèmes politiques représentatifs d’aujourd’hui qui s’auto-qualifient de démocratiques et qui laissent des mégalomanes démagogues faire peu de cas d’un peuple qui n’existe que pour les élire et les réélire. |