Comédie dramatique de Eduardo de Filippo, mise en scène de Anne Coutureau, avec Eloïse Auria, Pierre Benoist, Francesco Calabrese, Patrick Courteix, Cécile Descamps, Emmanuel Gayet, Pascal Guignard, Gaëtan Guilmin, David Mallet, Pauline Mandroux, Sacha Petronijevic, Sophie Raynaud et Perrine Sonnet.

Eduardo de Filippo, le grand auteur italien de "Filomena Marturano" a écrit une pièce inconnue en France, "Naples millionnaire !", récemment traduite par Huguette Hatem, et mise en scène par Anne Coutureau.

Naples, pendant la guerre. A cause de son engagement autour des autres puissances de l’Axe, l’Italie plonge avec l’Allemagne dans le revers des victoires. La faim s’installe, les alertes menacent, la morale se délite.

Chez les Jovine, on survit avec le marché noir on est pauvre, la tête haute, la conscience calme. La mère se tait et rêve de promotion sociale. Le père est là et soutient l’ensemble il existe. Mais lorsqu’il est fait prisonnier, considéré presque comme mort, foin des privations et des filets : la rapacité s’empare de la mère jusqu’à l’inhumanité tandis que le fils glisse vers la criminalité et que la fille s’offre aux GI’s en bordée.

L’argent coule à flot, le luxe s’installe, les beaux meubles quittent les magasins d’ameublement pour l’appartement "nouveaux riches" de ces chiens de guerre. Mais en pleine pâmoison adultérine, la mère subit un choc qui fait tressauter sa poitrine embijoutée : Papa est de retour. Sale, brisé, aimant, plus humain que jamais et si encombrant. L’ordre est de retour. Comme cela est contrariant !

Avec une force incomparable, le dramaturge parle fort aux âmes de ce temps, résistant vaillamment à la traduction, et touche son but. La mise en scène est subtile, imprégnée de réminiscences cinématographiques - musique de Rotta, cérémonies de table à la Visconti, personnages à la De Sica - avec un sens du rythme vertigineux. Anne Coutureau remue, invite, lâche la main et la reprend : une vraie magie entoure son travail, précis, envoutant, c’est du grand art et de la vraie vie.

S’entourant des meilleurs, Patrice Lecadre aux lumières, inventeur d’un univers de fumées, d’ombres et de lueurs retenues qui n’appartient qu’à lui, de Philippe Varache aux costumes, magnifiques et lustrés, un artisan de premier ordre, recherché partout, elle a composé une distribution qui atteint la perfection.

Sacha Petronijevic est le père, fort, bon, viril, humain, rappeleur de la Loi et consolateur des enfants qui pleurent, un comédien à la pleine maturité de son talent, incarnant le rôle de Jovine avec une maîtrise, une sensibilité qui le placent au rang qui est le sien, le tout premier.. La mère, c’est Perrine Sonnet, judicieusement choisie, jouant une matrone endurcie par l’appât du gain, convaincante, efficace, tenant sa place.

Enrico, l’amant des favorables circonstances, c’est Francesco Calabrese, physique à la hauteur de son nom, doté d’un accent adéquat. Mentions spéciales à Cécile Descamps, exquise comédienne, formidable dans un rôle de femme discrète et terriblement observatrice et à David Mallet (qui joue magnifiquement "Le journal d’un condamné à mort" d’Hugo) épatant en bandit voleur de pneus. Toute la troupe est au niveau.

Triomphe à la Cartoucherie, au Théâtre de la Tempête, ce magnifique spectacle d’Anne Coutureau continue à subjuguer, alliant la drôlerie féroce à la noirceur philosophique, sous le regard de la Madone qui juge et aime Naples et ses enfants pauvres et si riches de leur humanité.

Une éblouissante réussite.