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puce Monocle, Portrait De S. Von Harden
La Loge  (Paris)  mai 2013

Monologue dramatique écrit et mis en scène par Stéphane Ghislain Roussel interprété par Luc Schiltz.

Prenons un pari insensé et invérifiable : dans un ou deux siècles, le portrait de la journaliste Sylvia Von Harden sera pour l'ère de la désillusion moderne, commencée dans les tranchées de 1914 et toujours en cours, l'équivalent de la Joconde pour la Renaissance, c'est-à-dire son expression parfaite et son chef d'oeuvre.

Otto Dix, peintre allemand de la république de Weimar, a saisi quelque chose de très fort des années précédant la catastrophe nazie avec ce portrait datant de 1926.

Cette femme au monocle, au visage en triangle, aux longs doigts presque crochus, dans cette robe rouge aux carreaux noirs assise à une table de café où sont posés une coupe de liqueur, un étui à cigarettes ouvert et une boîte d'allumettes est en train de fumer douloureusement une cigarette.

Elle a l'angoisse maniérée des gens qui vivent leur vie, une vie mondaine et vaine, pleine de désespoir, d'hommes adipeux à l'odeur fétide, de femmes dont on finit par préférer la peau douce au contact rugueux des barbes masculines. Sa pose paraît rigide, peut-être parce que sa colonne vertébrale de femme fine et longiligne, sèche et anguleuse, peu habituée à l'exercice doit lui faire mal.

Et c'est ainsi que l'on découvre le comédien luxembourgeois Luc Schiltz quand la lumière se fait : assis en tableau vivant, reproduisant à l'identique le tableau de Dix, d'une manière criante de vérité pour ceux qui sont allés souvent le contempler au Musée d'Art moderne de la Ville de Paris.

Derrière lui, à sa droite, un écran. Défile un générique comme si on allait assister à un film. Sur cet écran, après ce défilé, on pourra suivre la traduction du texte intitulé "Monocle" de l'auteur-metteur en scène Stéphane Ghislain Roussel. Car le spectacle est en allemand, entrecoupé parfois de phrases en français.

Luc Schiltz s'est trouvé une voix de femme très particulière, qui a quelque chose à voir avec celle de Jack Lemmon travesti dans "Certains l'aiment chaud" de Billy Wilder. Une voix de fausset qui accentue les saillies drolatiques, les vacheries qui fusent dans la bouche de cette commère des nuits berlinoises et qu'il quittera quand les temps se feront dramatiques.

On approuve d'emblée totalement la proposition faite par le comédien et son metteur en scène : oui, Sylvia Von Harden habite un corps hommasse qui oscille entre celui d'un travesti malheureux et d'une lesbienne inavouée, un corps qui revendique l'excès sexuel mais sans parvenir à trouver la voie de son accomplissement.

Alors, la femme muette du tableau se fait impénitente bavarde sur scène, entame un dialogue avec celui qui la peint et qui lui demande souvent de garder la pose, un dialogue sans réponse, où le off ne serait pas retranscrit, surtout quand elle le fera enrager en disant tout le bien de son rival en portraits abrupts, George Grosz.

Pendant une heure, elle décrit la nuit berlinoise, celle qu'on a vu dans "Cabaret" de Bob Fosse avec ces chansons que l'on a entendu reprises dans des films de Fassbinder par Ingrid Caven.

Pendant une heure, elle évoque le pire, celui qu'on pressent dans "L'oeuf du serpent" de Bergman. Sur sa chaise, allumant des cigarettes qu'il/elle ne finit jamais, buvant une gorgée d'alcool, gloussant ou rotant, Sylvia-Luc réussit la prouesse de faire croire qu'il/elle est ici et ailleurs, sur scène et sur l'écran. Dans le cauchemar de Nosferatu et le kitsch de Lili Marlen.

Mais, sous la robe rouge à carreaux, il y a un habit noir. Un habit qui annonce les temps obscurs, celui d'avant le dévoilement final et il faut s'attendre alors à être saisi par l'excès du jeu de Luc Schiltz, redevenant soudain un Helmut Berger viril. Ultime stade sous le rimmel, il y a du sang. Un sang qui répète une fois encore que le plaisir n'est pas gai et que sous le masque il y aura bientôt le rictus du cauchemar.

On n'oubliera pas la puissance et la variété du jeu de Luc Schiltz qui, comme tous les grands acteurs, s'impose aussitôt qu'il apparaît. Quant au texte dense de Stéphane Ghislain Roussel, il a l'efficacité et la subtilité de la fausse simplicité.

Seul minuscule reproche : annonçant dans le générique, qu'on entendra - et fort à propos - la chanson d'"India Song" de Marguerite Duras, chantée par Jeanne Moreau, il n'est pas fait mention de son compositeur, Carlos d'Alessio. Omission qu'il faut réparer : car le compositeur argentin, trop tôt disparu, aurait sans doute illustré à merveille le climat que sait créer Stéphane Ghislain Roussel.

 

Philippe Person         
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