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Leyla Bouzid  décembre 2015

Réalisé par Leyla Bouzid. France/Tunisie/Belgique/Emirats Arabes Unis. Drame. 1h42 (Sortie le 23 décembre 2015). Avec Baya Medhaffar, Ghalia Benali, Montassar Ayari, Aymen Omrani et Lassaad Jamoussi.

A peine, j'ouvre les yeux
je vois des gens éteints
coincés dans la sueur,
leurs larmes sont salées,
leur sang est volé
et leurs rêves délavés.

"A peine, j'ouvre les yeux" est une chanson militante que Farah, 18 ans, interprète avec son groupe de rock. Elle dit crûment ce que tout le monde pense tout bas. Avec courage, avec détermination... car la Révolution tunisienne n'est pas encore passée par là. "Dégage, Ben Ali" n'est sorti d'aucune bouche en colère et dans ce Tunis de 2010, Farah, bachelière de "bonne famille" que sa mère voit déjà médecin, va payer cher le prix de son insolence.

Leyla Bouzid synthétise dans son personnage principal tous les maux des pays arabes, même dits relativement progressistes : c'est une jeune fille, dans une dictature qui se méfie de sa jeunesse ; c'est une femme qui se revendique libre dans un monde où l'homme règne en macho ; c'est quelqu'un qui ose parler dans un univers où tous les autres se taisent et ont peur.

Pleine de fraîcheur et de candeur, Farah n'hésite pas à fréquenter les mêmes lieux que son petit ami, lieux où les femmes sont rares et montrer du doigt. Élevée dans un milieu athée, elle vit sur un volcan de non-dits.

Mais si "A peine, j'ouvre les yeux" de Leyla Bouzid s'intéresse à la jeunesse dont la colère fermente sous le joug des Ben Ali, le film n'oublie pas les générations précédentes, ici représentées principalement par Hayet, la mère de Farah. Ce que vit sa fille, elle l'a aussi vraisemblablement vécu. Sauf que l'issue n'a pas été la Révolution qu'on sait proche et qu'elle a dû se soumettre.

Prise entre un mari qui n'a pas voulu servir le régime, tout en étant un cadre dirigeant, et un ancien amant qui est devenu un policier zélé, son histoire est esquissée avec ses zones d'ombres symptomatiques de la Tunisie de la fin du vingtième siècle.

La réussite du film est d'avoir su trouver des incarnations de toutes les contradictions de la Tunisie. Derrière l'histoire du passage d'une jeune fille à l'état de femme, et qui le vit dans sa chair entre caresses et coups, s'inscrit toute l'histoire muette d'un pays dont le réveil ne peut qu'être violent.

Dans tout ce qui se trame dans "A peine, j'ouvre les yeux" de Leyla Bouazid, on ressent confusément que l'histoire à venir de la Tunisie va désormais connaître de nombreux soubresauts, une infinie violence et que la génération de Farah va sans doute elle aussi être une autre génération sacrifiée.

Ce film a la vertu du témoignage tout en construisant une fiction tendue qui se suit à travers les yeux de Farah. Peut-être que le personnage du policier qu'a aimé Hayet est un peu chargé, mais dans l'ensemble Leyla Bouazid s'appuie sur de beaux personnages. On retiendra la belle énergie juvénile de Baya Medhaffar et la grande présence dans le rôle d'Hayet de Ghalia Benali, elle-même chanteuse et figure marquante de la Tunisie artistique.

À la différence de "Mustang", lui aussi "films tiers" également réalisé par une ancienne de la Fémis et écrit avec une scénariste française issue du même moule, "A peine, j'ouvre les yeux" de Leyla Bouazid n'est pas une construction factice, exprimant un point de vue délibérément pro-occidental. On y lit un réel amour pour son pays d'origine et une vraie honnêteté avec son sujet. Un film à voir.

 

Philippe Person         
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