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Interview  (Paris, Cio Gnari)  mardi 24 mai 2016

Nous avons rencontré les deux frères Charret Guillaume & Bertrand, qui forment le groupe Yules, comme un seul homme il parle d’une seule voix et répondent à quelques questions plus ou moins idiotes autour de leur album I’m Your Man Naked, où il reprennent l’album "I’m Your Man" de Leonard Cohen.

Comment découvre-t-on la musique quand on est luron (ndlr : habitant de Lure en Haute-Saône) ?

Ce n’est pas une question idiote du tout ça, ce n’est pas facile dans une toute petite ville, déjà par nos parents, notre famille c’est évident. Et après beaucoup le cinéma, on va rentrer dans un détail technique mais nous étions abonnés à Canal +, ce qui fait que nous avions accès à beaucoup de films, c’était avant l’avènement des DVD et de la VOD, donc nous avons reçu beaucoup de musique par le cinéma. La Fnac de Belfort était également un refuge, c’était la sortie tant attendue, où on allait enfin acheter quelques disques, et les petits disquaires qui pouvaient encore avoir, je me rappelle à Vesoul il y avait un disquaire, un Madison Nuggets quelque chose comme ça. Donc on découvre comme ça et aussi de la main à la main, tu as des copains qui refile des trucs.

Au lycée, on se faisait écouter pas mal de trucs. Il y avait des concerts qui étaient organisés aussi, j’en ai même organisé au lycée, de manière sauvage avec des groupes de copains qui reprenaient les Pixies, le premier album ou ce genre de choses hyper indé. Donc on découvrait beaucoup de choses et pas trop la radio en fait, je n’étais pas radio, plus les copains en deuxième main, eux découvraient des choses à la radio puis ils me les faisaient écouter.

Tu n’es pas trop radio, mais quand même tu parlais de Bernard Lenoir qui était influent, forcément.

J’ai un problème avec la prononciation de votre nom j’aurai tendance à dire "iule" alors que c’est "ioulès" d’après ce que j’ai compris…

Effectivement, nous on dit "ioulès" mais il y en a pas mal qui disent "iule"… On avait une petite obsession du groupe dEUS, qui nous a beaucoup marqués alors on voulait quelque chose de court, en deux syllabes maximum et on aimait bien cette idée de mot sonnant latin, même s’ils chantent en anglais ils n’avaient pas un nom anglais, et ça nous plaisait. Manque de pot, on a foiré notre coup parce que Yule veut dire Noël en anglais, et cela a un petit peu aussi une signification particulière.

A cette époque-là, au moment où on cherchait un nom de groupe pour ce projet, ma femme attendait notre premier enfant qu’on a appelé Jules. Et ça donnait sens, avec ce prénom Jules qui était omniprésent, le premier arrivé dans la famille, il était partout donc Jules / Yules c’était évident… Le pauvre, il porte ça sur ses épaules.

Est-ce en écoutant Nouvelle Vague que vous avez eu l’idée de "I’m Your Man Naked" ?

Non, ou alors inconsciemment, parce que c’est vrai que c’est le concept de Nouvelle Vague, le premier album était vraiment marrant et frais, ça nous a beaucoup plu, mais nous n’avions pas ça en tête.

C’est vrai qu’on a appris notre métier en reprenant les chansons des autres, on a fait beaucoup beaucoup de reprises avant d’écrire nos propres chansons. Donc c’est quelque chose de naturel, et même quand nous faisons des concerts, on aime bien qu’il y ait des reprises par-ci par-là. C’est un exercice qui nous intéresse mais toujours en essayant de s’approprier la chanson, faire une reprise "telle quelle" ne nous intéresse pas tellement, le copier-coller de l’original non.

Il y a donc ce penchant naturel pour les reprises et après il y a évidemment notre amour de Cohen, notre passion et notre envie depuis toujours de faire quelque chose autour de son œuvre. On ne savait pas bien comment, quelle forme cela allait prendre. Puis nous avons eu l’idée de reprendre un album entier et de ne pas faire un best of, ce qui aurait été plus compliqué.

Et on aime bien aussi s’imposer de nouvelles contraintes et de conceptualiser un peu l’affaire. L’album I’m Your Man est sorti en 1988, on a beaucoup aimé ce disque à l’époque et c’est un disque qui nous a chamboulé, marqué, c’était notre musique d’ado. Le reprendre, c’était la suite…

C’était la continuité et en plus l’emmener dans l’acoustique. C’était beaucoup plus intéressant que si nous avions repris Songs of Love And Hate qui est un album cent pour cent acoustique, le grand écart aurait été moins intéressant à faire, il y a moins de défit.

Justement, comment avez-vous choisi la couleur, c’est-à-dire pas simplement une adaptation acoustique mais avec une autre touche, quelque chose de plus folk ?

Nous sommes partis simplement de la voix et de la ligne mélodique, elle est la même sur nos versions et sur les versions originales… sauf une octave au-dessus parce que je ne peux pas sinon. Voilà, juste transposer d’une octave, mais on n’a rien touché sinon. On a pris les chansons, on a gardé une guitare et une voix, un petit peu plus haute, et cela a donné une ossature qui était déjà très folk mais assez naturelle au final... et les chansons sont solides !

L’arrangement fait beaucoup. Quand on écoute les versions originales par Cohen, on ne pense pas tout de suite à Chelsea Hotel ou à cette époque-là mais pourtant si on les cherche sur une guitare acoustique, rapidement on se rend compte que les balancements d’accords sont les mêmes. Il a un peu renouvelé son style, qui de toute façon reste son style, par les arrangements simplement, mais le squelette de la chanson, l’harmonie, elle est fidèle à ce qu’il faisait dans les années soixante, soixante-dix.

Ce sont les mêmes chansons quand on enlève l’arrangement un peu eighties et que l’on revient à l’acoustique, on retrouve rapidement un truc Cohenien, que nous avons voulu contourner avec la voix, en ne chantant pas avec la même tessiture que lui. Par contre, on a essayé de conserver au maximum les tonalités, ce qui d’ailleurs embête énormément les cordes parce qu’on se retrouve sur des tonalités avec des dièses à la clé qui sont faciles pour les guitaristes mais très difficiles pour les cordes.

Vous avez choisi d’avoir beaucoup de cordes même en concert ce qui est un luxe, c’était important pour vous ?

C’était important mais pas si important que ça, le projet est né d’une volonté de création avec une salle de concert (le Moloco - Espace Musiques Actuelles du Pays de Montbéliard) qui s’était associé avec Conservatoire du Pays de Montbéliard, qui nous a proposé "une carte blanche", avec mise à disposition, par "manque de moyen de leur part" seulement un quatuor.

Nous avons apporté le projet Cohen sur la table, pour nous c’était un beau cadeau, parce que cela faisait longtemps qu’on avait envie de travailler avec des cordes et ça nous a suffi largement et amplement parce qu’on s’est tout de suite vu dans quelque chose d’intimiste, avec cette note très boisée entre la guitare et les cordes. Le conservatoire nous a permis d’avoir deux arrangeurs avec qui nous avons travaillé pour les cordes. Sur scène, on travaille avec des quatuors différents suivant les régions, ce qui permet d’apporter un peu de nouveauté, de changer un peu, et de voyager plus léger et donc les projets naissent un peu plus facilement aussi.

Il y a de belles rencontres avec les musiciens. C’est important et intéressant de changer régulièrement de musiciens. Finalement, c’est assez neuf, on n’avait pas tellement fait ça avant, on a beaucoup joué à deux dans notre vie, on a beaucoup été un duo sur scène aussi, ce partage et cet enrichissement avec des musiciens diffèrent, ça nous fait pas mal avancer, c’est une autre manière d’appréhender la scène.

Par exemple, on est vraiment de plus en plus un trio parce que c’est ce dont nous avons envie en ce moment, on va vers un trio avec un quatuor à corde un septuor, je ne sais pas comment appeler ça, sextet pour les "jazzeux", septuor pour les "classiqueux". C’est très intéressant, cela ramène une fraîcheur à chaque fois plutôt que de partir en tournée avec toujours les mêmes musiciens, je pense qu’il peut y avoir un petit phénomène un peu répétitif, rébarbatif là il n’y a pas de lassitude du tout.

Comment sur scène conciliez-vous de chanter des "tubes" du moins des chansons que tout le monde connaît et les vôtres qui sont, sauf votre respect, plus confidentielles ? Comment le public le perçoit ?

Bon, la perception du public, il vaut mieux demander à eux… C’est assez marrant, parce que je trouve qu’il y a encore plein de gens qui viennent nous voir et qui, à la fin du concert, nous disent qu’ils ne connaissaient pas du tout ce disque donc pour eux ce ne sont pas des tubes. Il y a toute une proportion du public pour qui c’est une découverte. Et les tubes grand public de Cohen, c’est plus "Suzanne", "Halleluia", "Bird on a Wire", puis pour les Cohennien ou les Cohenophile : "First we take Manathan", "Everybody Know", "Take this Walz"…

Effectivement, c’est un album de tubes, mais pas pour tout le monde. Et le public est varié, il y a ceux qui viennent pour nous, il y a ceux qui viennent pour Cohen, ceux qui viennent pour l’œuvre, l’idée, le concept, et il y a ceux qui viennent par hasard. Quand on joue dans un système de centre culturel où il y a des abonnés, ceux-ci viennent pour s’occuper une soirée, ils ont choisi sur catalogue, ils ont coché au hasard…

Tous ces gens, ce mélange, c’est le public et d’après moi, je ne vois pas de différence, c’est un peu présomptueux de dire ça mais on a essayé d’habiter les chansons avec ce qu’on était et elles nous appartiennent le temps d’une soirée, c’est un instantané mais on les joue comme si c’était un peu les nôtres et les gens nous le rende bien. C’est ça qui est assez touchant, en rappel souvent on se permet, on fait quelques-unes de nos chansons et l’accueil est superbe aussi. Il n’y a pas de différence, ça se passe bien…

Tout ça se mélange bien, le fait d’avoir travaillé tellement sur ces titres de Cohen, de les avoir déshabillés et rhabillés avec nos envies, avec des regards extérieurs notamment celui des arrangeurs, tout ça fait une alchimie qu’on a restituée sur le disque, qu’on restitue en concert et qui a évolué, puisqu’il n’y avait pas encore Antoine à la batterie lors de l’enregistrement de l’album. Ce qui fait prendre encore une autre dimension au projet, tout ça fait une cohésion et que nous avons autant de plaisir à jouer nos chansons que celle de Cohen.

Tout cela ne vous met pas trop de pression pour la suite ? C’est-à-dire que maintenant il faut faire des chansons au même niveau…

Oui ça aurait pu sauf que non en fait ! Le projet est arrivé au bon moment, c’est-à-dire à un moment où j’avais perdu un peu l’envie d’écrire et finalement de revisiter les chansons d’un autre, d’enfiler le costume d’un autre pour quelques soirées, ça m’a fait revenir, avec un regard un petit plus bienveillant, sur nos chansons. Parce que quand on est enfermé dans ses chansons, on ne se rend plus vraiment compte.

Ça m’a plutôt redonné une confiance dans nos chansons mais aussi une nouvelle exigence pour la suite, les chansons qui ont été écrites depuis sont peut-être un petit peu marquées, c’est possible, par ce répertoire qu’on joue depuis un petit moment. C’est intéressant, on part dans quelque chose de moins acoustique donc peut-être qu’il y a quelque chose mais je n’ai pas l’impression qu’on reconnaisse tant que ça la patte Cohen.

Nous sommes restés ce que nous sommes et parce que les chansons sont les chansons, nous sommes restés dans notre sensibilité d’arrangement aussi, nous ne sommes pas allés dans la sienne, pas dans celle de l’album original, donc ça ne nous a pas trop inspiré ou changé. Mélodiquement, il y a peut-être un truc mais en tout cas il n’y a pas de complexe, ça pourrait paraître très prétentieux de dire ça… On ne s’estime pas de la même taille, au contraire on reste tout à fait humble devant ces grandes chansons.

Mais on sait aussi que c’est du travail, Cohen est très exigent, il a revu sa copie et il la revoit parfois pour un mot, c’est quelqu’un de lent qui a besoin de temps, de ce rythme un peu méditerranéen, un méditerranéen de Montréal, c’est un concept. Ce n’est pas un hasard s’il a aimé la Grèce, s’il vit à Los Angeles, il y a ce truc un peu lent, où on est obligé de prendre le temps, moi je me reconnais bien là-dedans. C’est comme ça d’ailleurs que l’on construit notre petite carrière pour l’instant, c’est-à-dire à l’écoute de ce qu’on est et pas en forçant les choses, à être concurrentiel, à sortir un disque tous les deux ans pour être sur le marché. On s’en fout un peu, on fait simplement ce que nous dictent nos envies et nos désirs.

Pour terminer deux questions importantes : vous êtes plutôt Rhodia ou Cylindre ?

Moi Rhodia sans hésiter ! Toi Rhodia…

Tu regrettes le cylindre ?

Pas le lieu en tout cas, parce que c’était vraiment compliqué. Je regrette le Montjoie plutôt !

Dernière question : qu’est-ce qu’on boit et qu’est-ce qu’on mange en écoutant I’m your man naked ?

Un petit verre vin blanc avec des antipasti déjà c’est la base, quelque chose de raffiné, d’élégant et d’authentique. Du vin, c’est quand même plus sympa qu’une bière sous un abribus.

Retrouvez Yules
en Froggy's Session
pour 3 titres en cliquant ici !

 

A lire aussi sur Froggy's Delight :

La chronique de l'album Strike a balance de Yules
La chronique de l'album A Thousand Voices de Yules
Yules en concert au New Morning (samedi 20 novembre 2010)

En savoir plus :
Le site officiel de Yules
Le Soundcloud de Yules
Le Facebook de Yules

Crédits photos : Thomy Keat (retrouvez toute la série sur Taste Of Indie)


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