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Claire Simon  novembre 2018

Réalisé par Claire Simon. France. Documentaire. 1h40 (Sortie le 14 novembre 2018).

Premières solitudes. Réalisé par Claire Simon. Documentaire. France. Sortie le 14 novembre 2018. Le matin, ils arrivent au lycée. Les baskets aux pieds, le téléphone à la main, les écouteurs dans les oreilles. Ils rentrent dans le bâtiment par petites grappes.

On les voit de haut. Qui sont-ils, tous ces adolescents réunis, le temps de quelques années, entre les mêmes murs ? Cette question, quelques élèves du cours de cinéma du lycée Romain-Rolland d’Ivry se la posent entre eux, filmés par la caméra de Claire Simon qui a monté avec eux ce projet d’introspection collective.

Les élèves se mettent en scène, souvent deux à deux, dans des décors choisis, sans doute, par leurs soins. Le grand espace un peu triste du lycée qui leur est si familier devient peu à peu un espace intime, où ils s’approprient un bout de couloir, un carré de pelouse. La caméra et la discussion créent ces petites zones de sécurité où la parole se déploie.

On est loin, dans "Premières solitudes", des images traditionnelles ou alarmistes autour des lycéens. Il n’y a pas ici de type ou de clichés, simplement des jeunes gens qui apprennent à dire leurs craintes et leurs espoirs.

Chacun a sa manière de raconter son histoire. La parole est souvent fluide ; elle déborde parfois, à l’image de Hugo qui s’effondre en parlant de la relation difficile qu’il entretient avec un père distant. Ces histoires sont souvent lourdes, et les parents en sont le centre : divorces compliqués, impossibilité à communiquer, adoption. La première interrogatrice du film est l’infirmière scolaire, à qui une jeune élève vient confier ses difficultés ; plus tard dans le film, elle rend visite à son père sur son lieu de travail, un père avec lequel elle avoue avoir du mal à partager.

Et pourtant, le sourire de son papa, tout fier de voir sa fille, dit également l’amour, même muet, qui existe entre ces deux-là. Mais les figures d’adulte existent surtout au travers des récits, et les parents demeurent dans la grande majorité des cas sans visage.

Ce sont souvent des récits de manque. Les adolescents apprennent à se débrouiller tout seul, à créer un monde pour pallier l’absence. Il y a une grande nostalgie chez ces tout jeunes gens, le souvenir des moments de bonheur imprimés sur les photographies, bien rangées dans les albums de famille, le souvenir de liens faciles, évidents avec leurs parents, le temps des vacances ou d’un Noël. Ils ne savent plus très bien comment les renouer, ces liens, face à des adultes qui semblent souvent débordés par leur propre vie.

Pourtant, devant toutes ces histoires si intimes, ces confessions, on ne ressent jamais d’impression d’intrusion. Le spectateur ne se sent pas de trop, pas voyeur. Peut-être est-ce dû au fait que ce soit les adolescents qui s’interrogent entre eux. On voit rarement, au cinéma, la bienveillance, la compassion qui peut exister entre les adolescents.

Dans "Premières solitudes", tous ces jeunes gens prouvent qu’ils savent merveilleusement écouter, laisser parler. Sans se départir de leur humour, parfois mal à l’aise devant ce qu’ils découvrent les uns des autres, ils forment à chaque fois un auditoire attentif. Le spectateur se sent comme eux, respectueux de la parole parfois difficile, ému aux larmes devant cette tendresse.

Les élèves se rassemblent par groupe de plus en plus nombreux, créant de nouvelles dynamiques de parole. Peu à peu, le film s’éloigne du lycée pour conquérir la ville, Ivry d’abord, puis Paris. La parole peut naître partout, au fond d’un bus ou dans le Marais. Des amitiés réelles sont nouées, qui se poursuivent au-delà des murs du lycée.

Claire Simon filme souvent ces adolescents en mouvement : elle conserve les prises où on les voit parcourir le lycée ou les rues de Paris, les escaliers qu’on dévale en riant, les instants de grâce comme cette danse Bollywood qu’une jeune fille exécute avant de l’apprendre, vers la fin du film, à ses amies.

Même si le passé occupe une large place dans ce récit, le spectateur n’oublie jamais qu’il se trouve face à des êtres en train de se faire, en train d’aller, avec plus ou moins de peur, vers leur avenir. Des expériences de leur passé, ils tentent de tirer les leçons, de comprendre ce que signifie aimer, éduquer. Quoiqu’il en soit, ces enfants parfois trop vite grandis avancent avec résolution.

 

Anne Sivan         
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