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Max de Rieux  1927

Réalisé par Max de Rieux. France. Drame. 1h31 (1927). Avec Charles Lamy, Alice Tissot, Germaine Rouer, Henri Baudin, Maria Carli et François Rozet.

En apparence, Balzac est matière parfaite pour un film. Des décors somptueux, un réservoir inépuisable d'histoires, une foule de personnages qui se croisent, s'aiment ou se trahissent dans une France sclérosée, entre le souvenir de la grandeur napoléonienne et l'ennui de la Restauration.

Mais l'affaire est rarement aussi simple, justement en raison de ce foisonnement balzacien qui fait le bonheur des lecteurs. Rares sont les adaptations qui ont osé suffisamment s'affranchir du maître pour conserver tout l'esprit de son œuvre : Rivette a su le faire admirablement, en retravaillant la nouvelle "Le Chef-d'oeuvre inconnu" pour en faire un film de quatre heures, "La Belle Noiseuse" (duquel existe également une version courte, "Intermezzo") ou "La Duchesse de Langeais", devenue "Ne Touchez pas la hache".

Mais la plupart des adaptations de la "Comédie humaine", sans être mauvaises, souffrent d'un excès de politesse, d'une fidélité à l’œuvre qui rend bien pâle, souvent inutile, sa transposition à l'écran (en ce qu'elle ne reste, justement, qu'une transposition).

Le film de Max de Rieux, "La Cousine Bette", n'échappe pas à ce travers. On sent le souci d'adaptation respectueux dans ces deux heures, qui suivent les 500 pages du très beau roman éponyme de Balzac. "La Cousine Bette" est le récit des passions qui couvent chez les êtres, qui empoisonnent les cœurs et égarent les corps.

Bette (Alice Tissot), donc, c'est la cousine de province, le pendant féminin du Cousin Pons : une vieille fille laide, que la pauvreté et la solitude ont aigri. Evoluant dans le sillage de sa cousine Adeline (Maria Carli), bien plus favorisée par la nature, Bette est un être de frustration et de jalousie rentrées.

Un rayon de soleil, pourtant, dans son existence poussiéreuse et terne : le beau Wenceslas (François Rozet), un jeune prince polonais qu'elle a recueilli pour le sauver de la mort, et qu'elle abrite en secret chez elle.

Mais ce bel amoureux de la vieille Bette intrigue sa cousine Hortense (Andrée Brabant), la fille d'Adeline,qui se met en tête de rencontrer le jeune homme, qui, bien sûr, s'en éprend. Suprême offense pour un cœur qui n'a plus désormais rien pour se réchauffer. Alors Bette décide de se venger, minutieusement, implacablement, en exploitant la faiblesse de cette famille honnie : la passion pour les femmes du Baron Hulot (Henri Baudin), époux d'Adeline.

Hulot est au sexe ce que Gobseck ou Grandet sont à l'argent, ou ce que Louis Lambert et Balthazar Claës sont au désir de science : un être entièrement possédé, qui ne sait pas résister à l'appel de ce qui lui est cher. Max de Rieux multiplie les gros plans sur ce personnage libidineux, dont le visage et le corps trahissent en permanence les désirs ; à cet être tout entier tourné vers la chair, il oppose, de manière classique, la figure angélique et souffrante de l'épouse délaissée.

Une proie facile pour les manipulations de toutes sortes. Max de Rieux insiste sur cette manipulation en faisant de Bette et de ses complices d'habiles metteurs en scène, qui transforment Hulot et sa famille en marionnettes.

Cet aspect est retranscrit narrativement dans les séquences consacrées au théâtre, où Hulot poursuit de ses assiduités une danseuse peu farouche ; visuellement, le cinéaste multiplie les rideaux - dans la chambre de Bette, chez Josépha -, les portes cachées, les alcôves où l'on se dissimule pour espionner les ébats. Bette est souvent discrètement installée dans un coin du cadre, parfois cachée derrière une paroi. Ce jeu sur la composition du cadre ou sur la profondeur de champ met en évidence la pièce qui est jouée pour le Baron seul.

"La Cousine Bette" ne fait pas non plus l'impasse sur la cruauté du roman dans le portrait du couple Marneffe: le vieux mari donne sa jeune épouse, tout à fait consentante, à quiconque pourra faire progresser sa carrière. Le contraste entre cette femme sensuelle et la laide Bette, qui deviendra sa confidente, dit cette alliance de la beauté et du vice dans un monde où ce sont les femmes qui font l'avancement des hommes (on se souviendra de la leçon de Mme de Beauséant dans Le Père Goriot).

Toutefois, la mise en scène souvent sage de Max de Rieux ne rend pas bien compte de cette formidable circulation des désirs et des corps qui parcourt le roman. Le rythme du film pâtit sans doute de la volonté de bien raconter toute l'histoire, quitte à multiplier des scènes illustratives qui ralentissent le déroulement de ce récit qui devrait emporter.

Quelques scènes, cependant, en particulier à la fin du film, viennent soudain animer un peu ce spectacle. Un duel rondement mené, qui ne dure que quelques plans, où ombres et pâleurs se mêlent, où une chemise blanche se teinte de sang noir. La rencontre nocturne entre Hulot et Mme Marneffe est également pleine de ces trouvailles qui rompent avec l'aspect lisse de la première partie de "La Cousine Bette".

Max de Rieux filme ces deux amants en train de se défaire de tous les attirails de la société. Il cadre en gros plans leurs pieds, où tombent un à un les vêtements ; le montage parallèle montre dans un même temps l'avancée du mari et de ses sbires, dont on ne voit que les ombres. Désir et mort se retrouvent ainsi intimement mêlés.

Le thème de la salissure, de la communication du mal, de la corruption émerge parfois dans "La Cousine Bette" de Max de Rieux. Valérie, malade, se transforme lors d'une séquence assez saisissante en une vampire, les mains crispées, les lèvres ensanglantées découvrant des dents blanches, avides.

La violence, dans cette séquence, éclate soudain ; enfin, tous les désirs, toutes les haines portés par l'intrigue prennent vie à l'écran pour faire exploser les sages conventions cinématographiques. Ces scènes permettent d'entrapercevoir ce que "La Cousine Bette" de Max de Rieux aurait pu être : un film de passions.

 

Anne Sivan         
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