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Alfred Hitchcock  avril 1955

Réalisé par Alfred Hitchcock. Etats Unis. Thriller. 1h50 (Sortie le 25 avril 1955). Avec James Stewart, Grace Kelly, Wendell Corey, Thelma Ritter, Raymond Burr, Judith Evelyn, Alfred Hitchcock et Kathryn Grant.

"Fenêtre sur cour" présenté en ouverture de la rétrospective Alfred Hitchcock à la Cinémathèque française est précédé par "The crystal trench" réalisé en 1959 dans le cadre de la série qu’il parrainait alors : "Alfred Hitchcock présente".

La caméra s’avance lentement vers la nuque de la femme. Elle se fixe sur un chignon savamment agencé, un tourbillon de blondeur où le regard se plonge et se perd. Ce plan pourrait être tout droit sorti de "Vertigo". Il revient, de manière obsessionnelle, dans le court film.

Dans cet épisode, réalisé en moins de trois jours, le cinéaste exploite au mieux le manque de moyens, pour raconter l’histoire d’un amour à travers le temps. Une femme, qui a perdu jeune son mari dans la montagne, attend quarante ans de pouvoir récupérer le corps de ce dernier, prisonnier des glaces ; quand la glace fond, elle révèle un visage demeuré étonnamment jeune, miroir cruel de celui de son épouse, marquée par les années.

Cette scène sera suivie d’une révélation cruelle. En moins d’une demi-heure, le cinéaste fait passer une vie. Il suffit d’un plan de train pour que défilent quarante ans, pour raconter une existence vécue dans le souvenir d’un mort. Un mort qu’on avait fini par recréer tel qu’on voulait le voir, tel qu’on se l’était inventé.

Ce qu’on croit voir… Le thème est central dans "Fenêtre sur cour", le chef-d‘œuvre d’Hitchcock, champion toute catégorie de la mise en abyme, du désir voyeuriste, de la pulsion scopique, le film ultime où le héros n’est autre qu’un éternel spectateur, l’enchantement du psychanalyste et du critique de cinéma.

Bref "Fenêtre sur cour" Soit James Stewart, journaliste au long cours, coincé dans son appartement durant une semaine caniculaire. La jambe dans le plâtre, il s'ennuie mortellement, et passe donc ses journées à reluquer par la fenêtre. Ça tombe bien, l'immeuble d'en face s'offre pleinement à sa vue. Comme dans une merveilleuse maison de poupée, on y découvre une danseuse affriolante, un couple de jeunes mariés, une dame au petit chien, un cœur solitaire... et un représentant de commerce qui a manifestement des soucis domestiques.

Un jour, la femme du représentant disparaît. Partie en voyage ? Jeffries n'y croit pas. Non, il en est sûr, son voisin s'est débarrassé de sa femme. Flanqué de son infirmière et de sa fiancée, il mène une enquête au téléobjectif.

Le générique est, au sens propre, un lever de rideau. Les stores vénitiens se soulèvent comme par magie, pour dévoiler la grande scène, lieu unique où se déroulera le film. Avec malice, la caméra vient visiter chacun des appartements, jusqu'à ce qu'un gracieux mouvement nous ramène vers Jeffries, descende le long de ses cuisses et nous montre sa jambe plâtrée.

Et donc une immobilité forcée, une impuissance qui le transforme en voyeur, au détriment de sa relation avec la très belle Lisa, qui se trouve bien désemparée face à cet homme qui semble plus sensible à la vie de sa voisine qu'à ses charmes. L'imagination est sans doute le plus grand des stimulants, surtout si elle est conjuguée à l'idée de meurtre. Une idée qui d'abord refroidit Lisa, avant de l'exciter également.

Pour résoudre son énigme, Jeffries utilise les outils du cinéaste. La vue, mais surtout le téléobjectif, qui permet de voir en gros plan ce qui se déroule chez autrui, et de justifier ainsi les changements de valeur de cadre du film.

En bon photographe, Jeffries fait attention aux détails, il sait où regarder. Un sac à main, un couteau, une alliance deviennent autant de signes mystérieux qu'il ne faut pas perdre de vue, et qui finissent par concentrer toute l'attention du spectateur, qui voit exactement les mêmes choses que le personnage principal, se transformant, lui aussi, en détective coincé dans ce petit appartement rendu étouffant par la chaleur de l'été.

Le gigantesque décor, qui abrite toutes ces vies minuscules, permet de suivre autant d'histoires. Il n'y a pas, au fond, simplement cette histoire de meurtre. Il y a toutes les attentes de ces personnages, écrasés par la canicule, qui racontent chacun différents moments de l'existence.

Cette multiplication invite bien sûr au développement de moments comiques, soit en raison de ce qui se déroule dans un appartement, soit à cause du contraste entre la vie que mènent les locataires dans deux appartements mitoyens. Mais c'est aussi une image de solitude que toutes ces vies rangées dans des boîtes, qui ne se croisent pratiquement pas.

D'une solitude immense dans un ensemble aussi plein. Comme cette séquence bouleversante où Miss Lonely Heart, comme la surnomme Jeffries, se prépare pour un rendez-vous, alternant couche de rouge à lèvres et verre de whisky. Elle semble avoir entendu quelque chose, va ouvrir la porte. Personne n'est là. Elle mime alors un rendez-vous pour deux, allumant des bougies, riant à un compliment qu'elle est la seule à entendre. Avant de s'effondrer en larmes.

Cette scène fait écho au cri de la voisine, qui se lamente en découvrant son petit chien mort : personne ne s'aime, personne ne s’entraide alors que tous vivent à côté les uns des autres.

Enfin, chez le maître du suspense, ce décor grandeur nature permet de ménager de savoureux moments de peur : ainsi Lisa, qui s'est introduite chez le représentant, fouille dans son appartement. Jeffries, dans l'appartement d'en face, est le seul à voir que Thorwald est en train de rentrer, qu'il risque de la surprendre. Et de rester là, impuissant à la prévenir.

Face à cet homme diminué, les femmes ont la part belle. Lisa, gravure de mode et femme adulée par le tout New-York, se révèle une monte-en-l'air de premier plan, ce qui ravit un Jeffries, plus sensible à son audace qu'à ses robes.

Thelma Ritter, qui campe une infirmière au franc-parler, vient apporter une touche d'humour supplémentaire à une histoire qui pourrait être sordide, en adoptant justement la manière de penser et de parler des feuilletons populaires. Délaissant le malheureux Jeffries, les femmes sont les seules à pouvoir sortir et prendre des initiatives.

Film miroir qui nous engloutit, mélange parfait de peur et de comique, merveille d'intelligence et de perfection, "Fenêtre sur cour" se revoit sans fin. Car si l'on peut percer le mystère du représentant en commerce et de sa femme, jamais on ne pourra savoir comment Hitchcock s'y prend pour continuer à nous séduire, à nous faire marcher, à nous embarquer avec une aussi apparente simplicité.

 

Anne Sivan         
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