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Éric Bénier-Bürckel  (L'Esprit des Péninsules)  septembre 2008

Éric Bénier-Bürckel a écrit tout d’abord Un prof bien sous tout rapport (2000), ouvrage qui s’inspirait grandement de American Psycho de Bret Easton Ellis. Or, dès ce premier roman, Bénier-Bürckel s’affirme déjà : il développe une misogynie et un contexte qui permettent de donner une dimension nouvelle à son personnage, sorte d’alter ego de Patrick Bateman. Puis, après un livre moins stimulant et intitulé Maniac (2002), sort sans doute son roman le plus réussi : Pogrom (2005). Hélas, Pogrom qui fait beaucoup penser à Mammifères de Pierre Mérot et aurait dû, par la même occasion, assurer un succès identique à son auteur est stigmatisé à cause d’un passage de violence gratuite où une jeune juive est sodomisée par un chien. Ce passage qui pourtant était l’un des moins bien écrits du livre fit complètement oublié par la critique le reste de l’œuvre. Ils furent, par conséquent, peu nombreux ceux qui remarquèrent cette véritable orgie verbale. Celle-ci classait Bénier-Bürckel parmi les plus grands prosateurs de la littérature française actuelle. D’autant qu’il poursuivit avec un essai littéraire Un peu d’abîme sur vos lèvres (2007) dans lequel il apostrophe constamment le lecteur, et qui impressionne encore une fois par sa vigueur stylistique, faisant songer au Salut par les Juifs de Léon Bloy.

C’est donc avec un plaisir réel que je découvris, bien entendu, le dernier livre de Éric Bénier-Bürckel. Le Messager (2008) est un conte qui relate le voyage d’un personnage appelé le mollusque (ce nom peu flatteur rappelle celui de l’homme surnommé l’inqualifiable dans Pogrom). On ne sait d’où il vient, pourquoi il se promène transportant une pile de livres sous chaque bras et vêtu d’un costume en lambeaux. Il erre, en effet, dans un monde vidé de toute civilisation, de toute humanité. Suivant la même route, ne se nourrissant qu’avec les pages de ses livres (comme des graines, le mollusque enfouit ceux-ci dans le sol pour obtenir, peu après, des arbres dont il cueille les fruits qui sont justement des livres), il s’écrase souvent sur le sol, perclus par la faim et par la fatigue : "Il avait dû tomber car il gisait au sol parmi les livres, le nez dans la poussière, les cheveux en broussaille, le blanc de l’œil injecté de sang, la gorge sèche et les lèvres enflées et gercées par la soif, abominable apparition nocturne meurtrie et disloquée souffrant d‘un mal inconnu et inexplicable". Il est peut-être encore un homme. En tout cas, il ne peut parler, et, quand il ouvre un de ses livres, il le feuillette sans comprendre la signification des caractères inscrits sur les pages blanches. Parfois, il trouve une illustration le montrant en train de consulter le livre. Oui, le livre est un miroir qui reflète l’humanité de chacun. Mais cela, le mollusque ne le sait pas. Il continue à marcher sans but ; il est un être primitif qui, après s’être frotté corporellement à une créature qui pourrait être une femme, la tue. Bref, il est ravalé au rang de l’individu à la fois frêle et simple des origines de l’humanité.

D’ailleurs, le mollusque est seul face au vide du monde, seul face à l’obscurité qui tend, comme son ombre propre, à le faire disparaître. Il est aux portes de l’inexistence, et sa solitude demeure si totale qu’il peut contempler à loisir le panorama qui s’offre à ses yeux : "Il traversa des vallées rocheuses hérissées de cèdres, d’oliviers et d’aulnes et bientôt une frénétique végétation poussant sur un bassin verdoyant remplaça les montagnes, des palmiers couronnés de flammes vertes et ornés de lourdes grappes de graines oranges grimpant haut dans le ciel, des orangers, des mimosas, des lauriers-roses, des buissons de genévriers et des arbres inconnus aux fûts pâles et marbrés couverts d’odorantes fleurs violet et jaune, sur les branches desquels chantaient des oiseaux invisibles qui se cherchaient de chaque côté de la route de leurs cris répétés et cristallins […]". Les descriptions très riches des paysages offrent le moyen à Éric Bénier-Bürckel de déployer son style, à tel point que le lecteur vit, à l’instar d’Un peu d’abîme sur vos lèvres, dans un état particulier d’hypnose. On est fasciné par la beauté des mots, même si l’auteur risque, à force de répétitions, de lasser finalement. Or, malgré ce défaut, le lecteur n’est pas tout à fait oublié. Le messager se présente comme une réflexion allégorique sur le livre, et plus précisément sur la connaissance. C’est l’imagination qui pousse le mollusque à vouloir absolument voler, bien qu’il ne le puisse guère. J’éprouve de la compassion non dénuée de bienveillance devant les efforts désespérés de celui-ci. Car n’est-ce pas le désir de chacun d’atteindre la vérité ? Ce besoin inconscient de la "métaphysique" s’exprime encore, lorsque le mollusque projette de construire une tour laquelle doit rejoindre les cieux. Il réussit, cette fois, si bien dans son projet qu’il est touché par le pêché de puissance ou d’orgueil. Propriétaire d’un territoire où sont cultivés des arbres à livres, il revêt les atours d’un roi, tout en maltraitant deux créatures qui avaient dû être des hommes dans le passé et qui ne sont plus désormais que ses esclaves. Par excès d’autorité, il finit par les occire, regrettant par la suite son geste. Et c’est alors que survient le messager un saint métamorphosé en perroquet se présente devant le mollusque, et le condamne implicitement pour ses turpitudes. Plus tard, un déluge emporte la tour, ainsi que tous les arbres à livres qui servaient à la fois à consolider celle-ci et à le nourrir. On ne sait pas s’il s’agit là d’un conte de fée ou encore d’un passage imaginaire de la bible (Bénier-Bürckel avait notamment fait l’éloge du christianisme dans Un peu d’abîme sur vos lèvres).

En vérité, l’auteur donne la clef de son ouvrage, lorsque le mollusque, après avoir vu disparaître cette nouvelle tour de Babel, se réveille et a la surprise de trouver un livre qui a échappé au désastre. Dans cet ouvrage, il découvre, en regardant les illustrations, son passé : comme d’autres, il veillait sur le savoir contenu dans les livres d’une bibliothèque considérable. Des livres qui sont les témoins de l’humanité dans son imperfection : "Plus loin encore, il tombe sur une illustration où l’on voit dans une petite salle tapissée d’ouvrages de même format des hommes en costume sombre se prosterner devant un livre ouvert qui trône sur une table de livres sous les regards d’autres hommes en costume sombre et au visage fatigué qui, un peu plus loin en retrait, assis chacun sur la lunette d’un cabinet de toilette identique et les jambes de pantalon repliées sur les chevilles, penchés en avant et absorbés par la scène qui se déroule devant leurs yeux, sont probablement en train de déféquer.", et qu’il faut défendre par les processus de la lecture, et surtout de la création. En effet, alors qu’un incendie détruisait la bibliothèque, celui qui n’était pas encore le mollusque parvenait à s’enfuir en sauvant seulement quelques livres.

Je puis dire, sans crainte de me tromper, que Le Messager est tout simplement un livre sur l’invention littéraire : ses difficultés, la nécessité de la solitude, l’incompréhension d’un monde souvent hostile, ou encore l’angoisse de l’écrivain face au néant, sans oublier le crime véritablement morale que sont les mauvais livres. Mais je préfère mieux laisser la parole à Éric Bénier-Bürckel lequel a atteint avec cet ouvrage mais jamais personne, en réalité, ne peut les atteindre les cimes de la "métaphysique" : "Maintenant il incline la tête, le regard perdu, comme quelqu’un qui, écoutant une histoire dans l’obscurité et avec la terreur sacrée d’un enfant qui entend pour la énième fois le même conte qui l’effraie et le paralyse, suit le fil des événements qu’on lui raconte en se laissant porter par la voix du récitant, dont il a oublié la présence, les yeux fixés sur les furtifs éclairs d’éternité que la voix peuplée de mots lumineux fait surgir pour lui dans le supplice du temps qui passe et de la nuit qui efface tout".

 

Thomas Dreneau         
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