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Interview de Nicolas Cante  (Paris)  21 avril 2009

C'est lors d'un passage éclair sur Paris, après une prestation remarquée au Fou du Roi, que nous avons rencontré Nicolas Cante, seul maître à bord de Mekanik Kantatik, lors d'une longue et passionnante interview autour de la sortie de son remarquable album Sounds from my piano.

Peux-tu nous faire un historique jusqu'à la genèse de l'album ? Tu viens d'une formation classique ?

J'ai commencé le piano classique tout petit. Je n'ai pas eu de prix de conservatoire et je n'ai pas fini le cursus. A l'adolescence, je suis parti sur le rock, le blues, les claviers, en groupe et en école. C'était très The Doors, Pink Floyd quand même jusqu'au bac puis  je suis allé dans une école de jazz à Salon de Provence qui s'appelle l'IMFP. J'ai fait trois ans là-bas et j'y ai découvert le jazz. C'est là où pour la première fois j'ai entendu Duke Ellington, Monk, ou Charlie Parker. Je me disais : "qu'est-ce que c'est ? C'est pas possible, je ne vais pas y arriver"  Et petit à petit...

J'ai donc fait deux-trois ans là-bas puis je suis allé au conservatoire d'Aix-en-Provence, conservatoire de musique classique où il y a également une classe de jazz. J'ai été pris en tant que pianiste de jazz, j'ai fait tout le cursus. Il y avait un super prof, par contre "old school"  dans le sens où il s'arrêtait à Coltrane. Là, j'ai travaillé Art Tatum, Monk, Duke Ellington, Bill Evans, etc. jusqu'à la fin où j'ai passé le diplôme avec un projet un peu comme Mekanik Kantatik.

En même temps que je faisais mon cursus de 20 ans à 27 ans en conservatoire, je jouais beaucoup en free party. Dans le sud de la France, c'était encore la bonne époque, agréable à vivre. J'étais avec un groupe qui s'appelait Öko System, un groupe de punk marseillais qui était party indus-techno. J'ai appris la musique électronique avec eux, c'était des gros live assez hardcore, hardtechno. Moi j'étais très indus, j'aimais le noise quand même. Il y avait donc d'un côté le conservatoire et le week-end le free style à Aix en boîte. (rires)

J'ai passé le diplôme avec un projet comme ça, qui mélangeait les machines et les musiciens acoustiques jazz. Il fallait écrire pour dix musiciens, toute la partition à la Duke Ellington avec du beat hardcore. Pour eux, c'était nouveau et ils ne captaient rien. Ils m'ont filé le diplôme, ils ne pouvaient pas faire autrement… (rires)

Tu as quand même eu un retour là-dessus ?

Ils ne comprenaient pas mais vu que c'était bien fait... Pour moi, ce n'était pas hyper bien fait, c'était un peu le début. Pour eux, c'était tellement nouveau ! C'était il y a 8 ans, j'avais 26 ans – j'en ai 34 maintenant – la scène électro-jazz n'était pas hyper développée, ce n'était même pas hyper riche et intéressant. A l'époque, j'étais fan de Nils Petter Molvaer, j'aimais bien toutes ces ambiances jazz un peu expérimentales, ce nouveau son qui a maintenant bien vieilli. Mais pour moi, c'était hyper nouveau et j'aimais bien ce son.

En fait, au conservatoire j'avais un quartet de jazz très Coltranien, parmi les musiciens un gars qui est ici à Paris, qui fait de la musique pour enfants et qui marche très bien, un batteur – le frère d'Anaïs d'ailleurs qui est aixoise, Uliphant le saxophoniste de Kabbalah, groupe marseillais qui est à Bourges cette année, un contrebassiste. Tous étaient du milieu jazz, j'étais au piano. Au début, tout allait bien jusqu'à ce que j'apporte l'ordinateur… Et là, ça a splitté. (rires) C'était trop radical. Moi, je n'étais pas prêt non plus : j'envoyais du gros hardcore sur du Coltrane.

Il y avait aussi un groupe qui me plaisait beaucoup à cette époque, c'était le Cosmik Connection, sur un label parisien DTC Records. C'est Gaël Horellou, un saxophoniste de jazz et Philippe Garcia à la batterie (qui est le batteur de Truffaz), des gars qui avaient un certain niveau. Le truc qui est marrant, c'est que l'album a été enregistré par Dominique Poutet qui est le producteur de DTC, de Cosmik Connection. On se côtoyait déjà. C'était le son que j'aimais bien, c'est ce que je voulais faire.

Du coup, j'ai essayé beaucoup de formules avec plein de musiciens. J'ai emmené avec moi tous les musiciens jazz de Marseille pratiquement ! Quelques gars de bon niveau sont restés plus ou moins longtemps : Raphaël Imbert qui est un saxophoniste qui marche très bien, Gildas Etevenard, le batteur de Akosh-S aussi, etc. Tous les musiciens trouvaient ça intéressant. Moi, je n'étais pas vraiment mûr, je voulais faire mon quartet de jazz complètement hardcore. J'ai développé cela avec plein d'autres musiciens. On a tourné un peu, mais cela n'a jamais été professionnel.

Jusqu'à quelques mois, j'étais anti-SACEM, anti-institution, j'étais en Copyleft et je suis toujours dans cet état d'esprit. On m'a proposé de faire un CD. Au début, je ne comprenais pas pourquoi faire un CD ; des lives, j'en ai une centaine à la maison que j'ai enregistrée depuis 10-15 ans. Jamais je n'ai travaillé pour un CD. C'étaient les copains qui écoutaient : si tu es bien drogué, c'est super beau ! (rires)

C'était la première fois que l'on me proposait de concrétiser quelque chose. Sur Marseille, jamais personne ne m'a proposé de me soutenir. Pourtant, je travaille depuis très longtemps, j'ai joué avec tout le monde et de partout. Je n'ai rien à dire sur les lieux, tout le monde m'a programmé au moins une fois. Je n'ai jamais joué deux fois la même chose, s'il fallait jouer hardcore, je jouais hardcore…

Par exemple, après le conservatoire, j'ai commencé à travailler, donc à être intermittent. Le matin, je faisais la manche avec mon groupe de jazz : on faisait des swings avec l'accordéon. Le soir, on avait un mariage en costume cravate : je jouais du jazz au piano. A 23h, je prenais la voiture et à 2h, j'étais en freeparty où je jouais jusqu'au dimanche. Je bossais, je gagnais ma croûte et cela me plaisait de faire la manche. On ne demandait pas d'argent, les gens donnaient à Aix-en-Provence qui est une ville assez riche. Cela marchait, je gagnais mieux qu'en tant qu'intermittent ! C'était marrant parce que je n'arrêtais pas, je jouais tout le temps. Pas des trucs très sérieux, par contre c'était bien pour l'expérience.

A côté, j'enregistrais pour pas mal de gens, plutôt de Marseille et souvent en électro-jazz. Un producteur parisien qui vit à Marseille, m'a demandé de l'accompagner pour le festival Mars Attacks. Jusqu'au moment où un collègue d'Aix-en-Provence qui avait une association, Arborescence – la réunion de Biomix et de Terre Active qui ont fusionné il y a 2 ans pour faire un festival qui s'appelle Seconde Nature (C'est un festival assez pointu mais ce n'est pas aussi massif que Mars Attack)…Il y a 5-6 ans, ce copain donc m'a demandé si j'étais intéressé pour faire des demandes de subventions pour son association, il avait besoin d'artistes sérieux – je l'ai compris après… J'ai donc fait une demande de subvention pour faire un CD mais vraiment autoproduit, je me suis débrouillé. C'est là que j'ai commencé ce projet de piano avec ordinateur…

En laissant tomber l'hypothétique quartet disjoncté…

Oui, on a joué presque dix ans ensemble, donc au bout d'un moment c'était dur et on avait tous envie de passer à autre chose. J'ai eu du mal avec les autres musiciens (rires)… C'était un tout : le côté jazz me faisait chier, le côté techno radical aussi, je ne comprenais pas que les gens ne veuillent pas expérimenter et mélanger un peu tout ça.

Paradoxalement, les deux te faisaient "chier" et donc tu as tout mis ensemble. C'est marrant, ça…

Lorsque j'étais en soirée techno, je disais : moi, je suis musicien, je suis pianiste de jazz. Et par contre, quand je jouais du jazz, je disais : bon, allez, on se dépêche… J'aime jouer sur ça, j'aime bien titiller les gens. J'ai du respect pour le jazz, j'adore ses musiciens, même les récents : Brad Mehldau, Pilc, c'est le top !

Entre temps, j'ai travaillé pour la danse contemporaine. Sur Aix, il y a le ballet Preljocaj qui est une belle institution. J'accompagnais les cours, je faisais des créations pour les danseurs. Je travaillais beaucoup aussi avec les spectacles de rue qui s'appellent Lieux Publics, Allegro Barbaro, des gros spectacles qui ont tourné à Aurillac et des festivals à travers le monde. C'était une bonne expérience : j'étais le musicien et le compositeur, donc machine, ordi, accordéon.

La rue, c'est super intéressant. Maintenant, je n'aurais plus envie de faire tous les festivals que je trouve fatiguant. Je suis trop jeune pour faire ça : les gens qui ont 40-50 ans et qui ont fait 20 ans de rue, du style tous les Royal de Luxe, Generik Vapeur, sont ravagés. La rue ne pardonne pas. C'est une des pratiques artistiques les plus subventionnées de France, après la danse contemporaine. Il y a énormément d'argent. Je suis intermittent depuis 7 ans grâce à eux.

Je ne savais pas ce que c'était d'être intermittent, j'étais musicien ! Le mec m'a dit : "si tu viens travailler avec nous, tu vas être intermittent". J'ai dit : "Ah bon, OK vas-y". On va dire que tu gagnes 1500 euros par mois. Je faisais 80% de mes cachets avec la danse et la rue et je ne faisais même pas 10-20% avec mes projets jazz ou techno ! Aujourd'hui, ce sont mes projets qui me font vivre. Je vis moins bien qu'avant – il y a moins d'argent dans la danse contemporaine – mais il n'y a aucun souci, au moins je ne fais que mes projets…

Cela s'est passé depuis que j'ai rencontré un parisien et un breton : Jérémie Mension et Julien Berlioz. J'ai rencontré Jérémie d'abord, qui arrivait de Paris et qui avait travaillé avec UWe, un label techno parisien et DTC, ce fameux label. La première fois que je rencontre Jérémy et que l'on a commencé à parler, qui travaillait à La Friche La Belle de Mai, un lieu à Marseille avec lequel je travaillais beaucoup, on boit un coup. Je lui raconte ce que je fais et il me demande ce que j'aime comme musique. Les deux mots que je lui dis, c'est Cosmik Connection et Manu Le Malin, c'est du jazz électro. Lui me dit qu'il venait de travailler chez UWe avec Manu Le Malin et qu'il était en stage en plus pendant un an chez DTC. Petit à petit, il me demande ce que je fais à Marseille et pourquoi je n'ai encore jamais fait de CD. Je lui réponds qu'il n’y avait rien qui se déclenchait en fait. Du coup, il m'a dit : "bah viens, on le fait !"

Il m'a présenté à Dume, Dominique Poutet, le producteur de DTC qui, au même moment où l'on s'est rencontré, était en train d'enregistrer avec Laurent de Wilde un projet qui s'appelait PC Pieces, identique au mien sauf qu'ils sont deux : piano et Ableton Live, le logiciel de temps réel que j'utilise. Dume, quand il cherchait qui trafiquait un peu le piano en France et dans le monde pour faire de l'électro avec, il est tombé sur moi, il a demandé à Jérémie sur Marseille s'il me connaissait. Jérémie lui a dit : "je l'ai rencontré la semaine dernière".

C'est énorme, ça !

C'est une très belle rencontre avec Dume. Maintenant, cela fait deux ans que l'on se côtoie. En tant qu'humain, on est pareil, on a les mêmes délires. Il disait que l'enregistrement, c'était des vacances. On l'a enregistré en une semaine. De mon côté, j'avais travaillé un mois avant à la maison. Avec lui, tout était facile parce que je savais où j'avais envie d'aller, lui captait…

Tu parles de deux ans. Cet album a été enregistré depuis longtemps ?

Cela fera deux ans en septembre.

Il est resté dans les cartons un petit moment.

Pas dans les cartons, on a essayé de trouver le distributeur.

Et ton label actuel ?

DFragment Music, c'est le label que j'ai monté avec Jérémie et Julien. Moi, je voulais sortir sur DTC mais ils ont du mal, ils commencent à être fatigués. Eux, ils sont jeunes et sont à fond.

On a enregistré l'album à Embrun, dans les Alpes, près de Gap, dans un lieu qui s'appelle les Fées d'hiver, un lieu d'arts contemporains. Cave magnifique dans la montagne à 3000 mètres d'altitude. On a fait venir un piano, j'ai travaillé une semaine et Dume est venu une semaine après. C'était en octobre 2007, on a mixé en mars-avril. Ensuite, il fallu du temps pour trouver La Baleine, de l'argent également parce que l'on a tout fait entre nous. Sur l'original, il n'y a aucun logo : ni région, ni SACEM ou la D.R.A.C. Et je suis content de cela.
Cela n'a pas coûté très cher et tout s'est enchainé assez rapidement, avec le travail de Jérémie et Julien : trouver l'attaché de presse, la distribution.

Et les morceaux, d'où viennent-ils ? Tu en as composé pour l'occasion ?

Pratiquement pour la moitié ce sont des morceaux que je jouais. Par exemple, "U Wanna Dance" est un morceau que je jouais en hardcore il y a 7 ans, et quand je l'ai fait, il devait être un peu Stoodges. "Special Kantatik" est un morceau jazz que je jouais avec ce quartet au carré il y a 6-7 ans, "Zy lover" pareil, en swing. Pour être clair, des morceaux que j'avais envie de faire depuis longtemps et que je savais faire. J'aime Bowie, le Velvet, John Cage, Steve Reich... Je voulais faire un album avec tout ce que j'aimais, mais cohérent : il n'y a que le piano et l'ordi. Par contre, je voulais un morceau techno, un morceau un peu plus jazz, un morceau funk pour passer à la radio, un morceau dancefloor pour passer dans les boites… (rires)

Tu t'es fait plaisir…

Voilà, je me suis fait plaisir et cela a été facile de la faire en fin de compte. C'était que du plaisir, c'est sûr.

Ton expérience scénique repose essentiellement sur de l'impro. Comment tu vas jouer ces dix morceaux issus de l'album, maintenant en live ? Y a-t-il pas une espèce de frustration ?

Justement, c'est mon plus gros souci en fait. Autant l'enregistrer c'était sympa, par contre me dire qu'il faut que je joue ça, surtout deux ans après car maintenant, j'ai envie de jouer autre chose. Au début, c'était un peu chiant. A Saint-Etienne, on reconnaît l'album mais ce n'est pas l'album.

J'ai lu que ce disque se positionnait comme une sorte de base pour un travail scénique ensuite.

C'est un peu le contraire, puisque depuis toujours je n'ai fait que de la scène, j'aime la musique vivante. Au moins maintenant, je sais ce que j'ai à jouer, en improvisé. Auparavant, avant de monter sur scène, cela dépendait des gens et de mon humeur. A Saint-Etienne, c'est ce qui s'est passé : je commence gentil, histoire que les gens apprécient, j'ai envie que cela se passe bien avec les gens. Par contre à un moment, je sais que je peux partir en vrille comme je veux. Je suis tout seul avec ma machine et si j'ai envie de faire du gros hardcore, j'ai besoin de ne le dire à personne. Après, il faut être clair dans sa tête… Souvent, ou il y en a trop, ou il n'y en a pas assez, cela a toujours été un peu "branlot" dans toutes mes performances. Les gens se prenaient une claque à chaque fois par le plein d'énergie mais ils se disaient : "hou la la ! C'était bien, mais ce n'était pas facile".
Je n'ai plus trop envie de ça. Je le fais dans d'autres projets plus bizarres, mais maintenant ce projet là est carré et je peux jouer un morceau d'une autre manière.

Il n'y a que dix titres, c'est hyper frustrant. Je te le dis tout de suite !

(rires) C'est bien, c'est ça, il faut attendre le prochain ! Non non… Je parle aussi du prochain : j'ai mis ces morceaux dans le premier mais j'ai envie de plein d'autres.

J'imagine que tu es en perpétuelle recherche de sonorités, de musique, de mélodies. Tu n'arrêtes pas de composer en fait ?

Non, je n'arrête pas de jouer, de composer. En ce moment, je joue du noise avec un collègue libanais Tarek Atoui. On joue au festival-atelier MIMI sur Marseille, un beau festival de musiques expérimentales, en première partie de Matmos…

… qui est quand même pas mal dans son genre !

Exactement ! Je ne sais pas s'il va venir jouer après ! (rires) C'est mal, ce n'est pas fait pour faire plaisir aux gens, je fais un truc radical ! Cela fait du bien mais ce projet m'a permis de me resituer. J'aime bien les gens comme Bowie qui peuvent aller partout, d'un côté jazz, un côté très rock, un côté électro, à la Herbert ou Gonzales, des gars qui font de l'électro-pop, etc.

Il est fait mention sur ton site d'une autre personne qui collabore avec toi à la vidéo.

A la base, ce projet vient du contemporain, par ce festival d'arts numériques Arborescence, sur Aix-en-Provence. Tous les plans que l'on avait, on allait les jouer plutôt à Confluences, le lieu du festival Mal au Pixel, tout en rapport à l'art numérique : l'acoustique et le numérique, la fusion de l'image et du son.

A la base du projet, j'étais tout seul. Très vite, avec Gilles Toutevoix avec qui je jouais en free-party ensemble, lui faisait la vidéo justement de cette même équipe là. C'est un vieux copain qui est en ce moment au théâtre du Palais de Tokyo, il fait partie des artistes résidents pour cette année. C'est quelqu'un qui travaille beaucoup avec Mark Tompkins, un danseur contemporain bien barré, qui aime bien le mouvement, prendre l'image, la photographie.

Sur scène, il est avec moi. Ce n'est pas du tout du VJing, comme en techno. Là, c'est vraiment du live act vidéo : tout doit venir de la scène. Dans ce projet, tous les sons viennent du piano ou de moi. Pour la vidéo c'est pareil, c'est plein de caméra live qui filment les cordes, ma bouche, mon œil. Tout doit venir de ce qui se passe sur le moment. C'est préparé mais les samples vidéo sont faits en temps réel comme les samples audio. Il mélange, c'est re-projeté avec 3-4 vidéoproj, des petits, des gros, un qui est dans mon dos… tout un jeu scénique, c'est une performance.

Avec Gilles jusqu'à il y a un an, il y avait un vrai travail d'interaction audio-vidéo, un travail assez pointu dans les nouvelles technologies : mon ordinateur est synchronisé au sien et à ses machines. Quand je ferme le capot du piano, ça coupe le son, c'est-à-dire que par un jeu de capteur lumière, quand c'est noir, il n'y a plus de musique. Et cela, synchronisé avec la vidéo, c'est-à-dire que quand je ferme, tout devient noir au niveau vidéo.

Maintenant, ce n'est plus basé sur le live audio. Du coup, il y a zéro projection : c'est moi qui rayonne ! (rires)

Cette performance contemporaine me plaisait beaucoup. On pouvait créer quelque chose de nouveau, pas forcément que musical. Par rapport aux musiciens, aux jazzeux que je ne supportais plus, Gilles le vidéaste était un artiste, on a créé un vrai duo : deux disciplines différentes qui se rejoignaient. Comme la danse avec la musique, ici la vidéo avec la musique. Du coup, cela m'a libéré sur scène. Plus je me voyais à travers les images avec un côté "mégalo", plus je jouais le jeu et plus je me rendais compte que j'aimais bien faire le show-man.

On continue avec Gilles, on joue à la fin du mois de mai, on part en Corée... Dès que c'est dans un milieu d'arts numériques ou un mélange de pratiques artistiques, on fait ça en duo.

Es-ce que ta voix passe aussi par le même cheminement que les sons du piano?

Oui, tout passe par l'ordinateur. La voix aussi, c'est le principe de devenir un peu une machine.

Sur le disque, c'est la même chose, il n'était pas question que tu chantes de façon "normale".

Il n'y en qu'une seule, c'est le morceau caché, je ne sais pas si tu l'as entendu jusqu'au bout, il y a une chanson où il n'y a que piano et voix, c'est du jazz classique.

C'est un clin d'œil ? C'est quand même le jazz qui continue de te bercer ?

Oui, exactement, c'est quand même le jazz que j'aime le plus, un certain jazz. Le jazz, c'est hyper festif, c'est hyper humain à la base. Maintenant, on l'a rendu assez chiant, assez intello, limite une "musique de droite". Je faisais des concerts en face de gens dont 90% avaient voté Sarkozy et qui disaient : "Ah ! C'est magnifique, les petits jeunes ce que vous faites !" alors que l'on est en train de chanter que la vie est jolie et qu'il faut arrêter leurs conneries, d'être facho, etc. Et les jeunes sont là : "Bravo !"

On a oublié d'où ça vient, le jazz de Duke Ellington… C'est la faute aussi aux musiciens qui jouent trop le jeu. Je te parle encore de Brad Mehldau, c'est un gars qui est très très grand : c'est un ancien toxico, il joue et il vit ! Le jazz est hyper important, c'est clair.

Pour finir avec la performance scénique, ce qui m'a un peu déçu dans l'album, c'est que ce n'est qu'un disque. J'aurai sans doute adoré un DVD.

Au début, on y avait pensé. Le spectacle avec la vidéo est très beau. Musicalement c'est peut être un peu moins facile, mais par contre tu t'en prends plein la gueule. Cela mériterait un DVD, c'est clair.
Là, c'est autre chose. On a eu envie de faire un CD que l'on puisse écouter à la maison.

Dans tout ce contexte là, comme tu composes finalement ? Tu prends ton piano et tu joues comme ça ou alors déjà, au moment de composer, tu as déjà tous tes trucs de brancher ? Tu les écris tes compo au fait ?

Oui, mais je les écris après, pour la SACEM justement ! (rires). A la base, tout vient de l'improvisation donc pour l'album, je me suis forcé : j'ai fait un morceau qui est cohérent pendant 4 minutes. Pour moi, un morceau, c'est 1h30 d'habitude. Un live, c'est 74 minutes. Là, pour ce CD, il faut un morceau qui groove alors je cherche une basse qui groove. Toute la journée, j'écoute des trucs qui groovent et qui me plaisent et je fais un morceau dans cet esprit. Je me suis forcé à cet exercice de style.

Tous les sons viennent vraiment du piano ?

Tout vient du piano et normalement en concert, tout est fait en direct. C'est pour cela qu'à la base, c'était du contemporain. Un jour, j'ai joué du John Cage sans la partition : c'était trop copier-coller. Tu vois le piano, la masse sonore qui a dedans ? C'est énorme ce que tu peux envoyer !

Tu ne te sers pas uniquement des touches.

Non, j'utilise des truelles, je m'en sers de grosses caisses, guitare sans le cadre …

Tu changes souvent de piano ?

(Rires) Radio France change de piano pour 4 minutes. (Rires) Avant, j'ai eu de gros soucis. A Aix ou Marseille, je ne pouvais plus me procurer de piano, les loueurs ne voulaient plus m'en prêter. Maintenant, les gens ont confiance et puis je fais attention : je le démonte mais par contre, je le rends nickel !

L'important, c'est que tout vienne du piano, il n'y a pas de triche. Maintenant, en concert, il y en a un petit peu. Quand je suis tout seul, je joue beaucoup avec le côté réel et irréel, le côté illusion On ne sait pas si c'est préparé ou si c'est moi qui le fait sur le temps réel. Au début du concert, je chante, j'ouvre la bouche, j'arrête et ça continue. Du coup, est-ce que je triche ou pas ? Du moment où les gens apprécient et prennent du plaisir… Jusqu'à l'an dernier, j'avais horreur de tricher : j'arrivais avec l'ordi vide et je ne savais pas ce que j'allais jouer, je n'avais que le soft, que la structure. Maintenant, j'ai envie de faire autre chose, de cadre. Par contre, le piano, tout est temps réel : je sample, ça fait la rythmique, je rajoute la basse, c'est la base du projet. Maintenant, je m'en fiche plus ou moins, à la radio j'ai triché plus que moins, car pas le droit à l'erreur, que 4-5 minutes !

J'imagine qu'il va y avoir quelques dates prochainement.

Ca arrive un peu.

Après, ce sera un autre album, d'autres compositions qui vont aller plus loin ou dans un autre registre?

Ce sera Mekanik Kantatik mais encore différent. Là, on a fait un délire un peu pop, des morceaux assez accessibles. Peut-être que la prochaine fois, ce ne sera pas du tout comme ça, si celui-là marche un peu… Là, je joue le jeu de la SACEM, du système. Je sais ce que je fais mais cela ne veut pas dire que je vais faire ça tout le temps. Le prochain sera soit hyper dance techno ou alors hyper noise. Pour le moment, j'hésite, il faut voir un peu l'évolution.

Il y a des dates qui arrivent, avec le label il y a un beau travail de suivi. C'est la fin pour moi de 15 ans d'errance, de recherche et de pétage de plomb. C'est le début des choses sérieuses. Dans le label, je suis directeur artistique, du coup il y a d'autres artistes qui signent, c'est un commencement.

Nikoll, c'est qui par rapport à Mekanik Kantatik ? C'est encore un autre personnage ?

Elle ressemble un peu, c'est la même chose sans le piano. C'est plus dance ou techno, c'est moins précieux. Par contre, je joue les mêmes chansons mais dans un autre état d'esprit. Je n'ai que l'ordinateur et c'est du live uniquement, avec des morceaux heartbeat, un peu hip-hop. Je les enchaine, je les mixe. Par contre, avec Nikoll, je ne joue jamais le même morceau : autant un jour tu viendras, je te jouerai "Where I am" dans un certain état d'esprit, le lendemain je le jouerai un peu plus hardcore alors que la veille il était house et minimal. Cela fait longtemps que je fais mais je ne sais pas encore vraiment où aller. Autant "lui", j'ai posé le truc, ce qui me permet d'être plus clair avec Nikoll.

Nikoll pourrait prendre le pas sur Mekanik Kantatik et devenir le personnage principal ?

Non, parce qu'il n'y a pas de piano. Je ne sais pas qui est le personnage principal, si c'est le piano ou le pianiste. En concert, le piano est visible et vachement présent, les gens bloquent dessus.

Tu connais avec quel genre de piano habituellement ?

Je préfère le piano droit normalement. Il est plus accessible et plus visuel aussi. Le piano est ouvert : c'est beau, la mécanique avec l'éclairage dedans. Cela fait moins peur aussi. Je me dis que pour un concert de piano improvisé en solo acoustique, là il faut un piano à queue. Si je fais Mekanik, ça fait un peu bastringue.

A Radio France, par exemple, tu avais un piano à queue ?

C'était un piano à queue Steinway qui tuait ! J'ai demandé un piano de merde pourtant… Quand ils m'ont vu arriver avec la truelle : "Oh la la !". (rires)

On va conclure par une question fil rouge : si tu devais définir la musique – j'ai presque envie de dire "tes" musiques du coup – en 3 mots, que choisirais-tu ?

Quelle musique ? Celle de Mekanik Kantatik ?

Mekanik Kantatik par exemple.

Bon, je vais prendre du "-ique"… Déjà ludique… jazzistique… extatique. (rires)

Et la même avec Nikoll ?

Ludique toujours, parce que j'aime parler aux gens, j'aime bien que ma musique plaise aux grands-mères et aux gamins. J'ai appris cela dans la rue : quand je fais la manche avec le jazz, je faisais le Livre de la Jungle, les grands standards avec banjo, accordéon, etc. Il y avait les petits gamins qui dansaient. Du coup, ça plaisait aux grands-mères. Toujours ludique…
Après, que ce soit jazzistique ou noise, ça dépend des projets. A Radio France, je ne pouvais pas faire de noise.

Pauvre Bern… Sa mèche a dû se dresser sur sa tête, le pauvre. (rires) Ludique effectivement. Quand on regarde les quelques photos sur ton site, on voit tout de suite que tu ne te prends pas au sérieux. Au Fil à Saint-Etienne, tu avais une espèce de short. Tu as l'air de rien, en fait, globalement. N'ayons pas peur des mots…

L'air de rien ou l'air de plein de trucs mélangés : tu regardes ici on dirait le pianiste de jazz, ici Kraftwerk, ici on dirait Angus Young. Les musiques sont comme ça, j'aime bien prendre de tout. Pour moi, il n'y a pas de bonnes ou mauvaises musiques. Comment on peut dire ça ? Qui peut dire ça ? Le jazz, c'est chiant maintenant mais quand tu vois Brad Mehldau en piano solo, ce n'est pas du jazz, ce n'est pas du classique, c'est beau !

Peu importe ce que c'est, finalement !

A un moment donné, quand tu fais de la musique depuis longtemps, tu joues ce que tu es et ça s'entend quoi qu'il en soit. Après, tu as beau être au top du top, si tu es un connard, c'est chiant, la musique sera chiante. En même temps, je ne donnerai pas de nom... (rires)

"Ludique", ce n'est pas "rigolo". Quand je fais de la musique, je le fais pour de vrai.

Tu t'éclates mais tu le fais sérieusement...

Oui, c'est vrai. Quand tu te prends au sérieux, ça ne marche pas ou alors, je ne suis pas assez bon pour me prendre au sérieux.

 

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L'interview de Mekanik Kantatik (samedi 29 septembre 2012)

En savoir plus :
Le Myspace de Mekanik Kantatik

crédits photos : Thomy Keat (Toute la série sur Taste of Indie)


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et toujours :
"D'où vient le nord" de Francoeur
"Other side effects" de Lion Says
"Black Cofvefe" 5eme volume des mixes en podcast de Listen in Bed
"Santa Maria Remix" de Carmen Maria Vega
"Paganini, Schubert" de Vilde Frang & Michail Lifits
"I don't want to play the victim, But i'm really good at it" de Love Fame Tragedy
"Little ghost" de Moonchild
"Los Angeles" de Octave Noire
"A blemish in the great light" de Half Moon Run
"Older" de Quintana Dead Blues eXperience
"C'est pas des manières" de The Glossy Sisters
"Zimmer" de Zimmer

Au théâtre :

les nouveautés avec :
"Architecture" au Théâtre des Bouffes du Nord
"Elvira" au Théâtre Athénée-Louis Jouvet
"New Magic People" au Théâtre Athénée-Louis Jouvet
"A" à la Scène Parisienne
"Mister Paul" au Théâtre L'Atalante
"Deux amoureux à Paris" au Studio Hébertot
"Nobody is perfect" à la Scène Parisienne
des reprises :
"Allers-Retours" au Théâtre de l'Epée de Bois
"Portrait de Ludmilla en Nina Simone" au Théâtre des Abbesses
"Métropole" au Théâtre de la Reine Blanche
"Chambre noire" au Monfort Théâtre
et la chronique des spectacles à l'affiche en décembre

Expositions avec :

"Marche et démarche - Une histoire de la chaussure" au Musée des Arts Décoratifs
"Helena Rubinstein - La Collection de Madame" au Musée du Quai Branly

Cinéma avec :

Les nouveautés de la semaine :
"La Vie invisible d'Euridice Gusmao" de Avénarius d’Ardronville
"Le Roi d'Ici" de Karim Aïnouz
Oldies but Goodies avec "Kanal" de Andrzej Wajda
et la chronique des films sortis en novembre

Lecture avec :

"Au plus près" de Anneli Furmark & Monika Steinholm
"Evolution " de Marc Elsberg
"L'amexique au pied du mur" de Clément Brault & Romain Houeix
"Rien que pour moi" de J.L. Butler
"Secret de polichinelle" de Yonatan Sagiv
et toujours :
"Le chant du bouc" de Carmen Maria Vega
"La tempête qui vient" de James Ellroy
"Le crime de Blacourt" de Daphné Guillemette
"Pas de répit pour la reine" de Frédéric Lenormand
"Stalingrad" de Antony Beevor
"Un peu, beaucoup, passionnément, à la folie, pas du tout" de Alice Munro

Froggeek's Delight :

"Oculus Quest" Le casque de réalité virtuel autonome

Bonne lecture, bonne culture, et à la semaine prochaine.

           
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