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La Cartoucherie  (Vincennes)  septembre 2009

Création collective du Théâtre Aftaab menée par Hélène Cinque, avec Mustafa Habibi, Ghulam Raza Rajabi, Sayeb Ahmad Hashimi Wahidullah Gulistani, Taher Beak, Fared Joya, Omid Rawendah, Aref Bahunar, Haroon Amani, Shuhra Sabaghy, Wahidullah Mahboobi, Amena Taqawee, Asif Mawdudi, Nasir Mansor Khan, Shafiq Kohi, Sabor Dilawar.

Il y avait une énorme affluence sous le chapiteau qui recevait à la Cartoucherie, dans le cadre du Festival Premiers Pas, la troupe afghane du Théâtre Aftaab. Cette jeune troupe a commencé en 2005 un travail de coopération avec la troupe du Théâtre du Soleil qui s'était rendu à cette époque à Kaboul pour donner un stage de trois semaines dirigé par Ariane Mnouchkine. Il y avait donc une curiosité du public à découvrir le fruit de cet échange entre les cultures.

La pièce, interprétée en patchou et surtitrée en français, a pour ambition de revisiter les 15 dernières années de la grande Histoire afghane (prise du pouvoir par les Taliban, montée de la terreur et de l'intégrisme religieux, le 11 septembre 2001, l'arrivée des troupes américaines, et la présence actuelle des troupes militaires étrangères sur le sol afghan) à travers la petite histoire d'une quinzaine de personnages.

La pièce commence par un double-homicide à Kaboul, et se terminera par le décès, d'épuisement et de tristesse, d'un des personnages centraux à la frontière avec le Pakistan.

Au cours des trois heures de la pièce, on aura suivi les aventures d'un barbier alors que la loi islamique interdit que les barbes soient taillées ou coupées, les réunions de musiciens qui jouent entre eux comme on entre en résistance, le témoignage d'une lapidation, les amours rendues impossibles par les pressions du "Ministère de la Répression du Vice et de la Promotion de la Vertu", l'impossibilité d'une jeune femme de poursuivre ses études de médecine, la condamnation d'un médecin qui assiste une femme lors de son accouchement, les discussions au Hammam ou les aventures rocambolesques d'une marchande de quatre-saisons immigrée iranienne.

D'un strict point de vue théâtral, la mise en scène et le jeu des acteurs semblent se réclamer d'un naturalisme qui parfois ne paraissent pas très convaincant. Malgré de bonnes individualités au sein de la troupe (entre autres les acteurs qui interprètent les personnages d' Ahmad Abass, le fils du barbier, Ferestah, son amoureuse, Mme Pari Gull, le gradé des forces US ou l'étudiant pro-américain), la qualité d'interprétation se révèle inégale. La mise en scène d' Hélène Cinque offre des changements de décor rapide, des transitions tout à fait réussies, mais certains effets prêtent à rire (des moutons à roulettes, par exemple) alors que la scène est dramatique. On a d'ailleurs entendu durant plusieurs scènes des rires fuser, relevant par là un décalage entre le jeu et le propos.

On peut sûrement mettre ces points au passif de la jeunesse de la troupe - si la musique était un crime sous le régime Taliban, on peut imaginer qu'il en était de même du théâtre -, et de choix illustratifs pour être compris du public lors des représentations dans leur pays.

D'un point de vue émotionnel, bien que les acteurs aient vécu des aventures semblables à celles des personnages de la pièce, il est étonnant que peu de sentiments soient transmis au public. Pourtant, le chapiteau offre un supplément d'âme en intégrant le bruit du vent et le bleu de la bâche presque comme des acteurs à part entière. Ce manque de transmission d'émotion n'est, d'une part, pas dû au potentiel émotionnel de l'histoire, et d'autre part, il n'est pas non plus dû à une différence de culture, puisque tout pays ayant vécu sous le joug d'une dictature, interne ou étrangère, est amené à connaître sous des formes voisines la tyrannie, la répression, l'arbitraire... Peut-être est-il alors dû au choix d'une manière de jeu un peu trop appuyé pour un public qui a la possibilité et l'habitude d'aller au théâtre.

Politiquement, la pièce offre un grand nombre de questionnements sur les régimes d'oppression ou sur les raisons actuelles d'une présence étrangère sur le territoire afghan. Philosophiquement, elle pose la question de la liberté, illustrant que la liberté n'est pas uniquement le consumérisme sur un mode occidental, ou le droit de faire des affaires, elle interroge aussi sur les manières différentes de vivre sa foi comme croyant musulman. Psychologiquement, elle met en scène des liens entre la vie et l'envie, le fantasme et la transgression (la scène du taliban qui danse et s'excite alors que c'est un homme qui danse sous une burqa est savoureux). La dernière scène, entre un berger et une bergère, dans les montagnes, offre aussi la piste de l'amour comme résistance à la barbarie.

En conclusion, la réaction dithyrambique du public qui a fait une standing-ovation à la troupe à l'issue de la représentation semble décalée. En effet, la pièce offre un nombre de saynètes tout à fait réussies : la scène du hammam, la poursuite des voleurs, le mariage, l'interrogatoire des vieilles par les troupes US... Mais en même temps, le jeu y est parfois presque amateur. Si cette pièce offre une bonne occasion de réviser l'histoire récente de l'Afghanistan et pose des questionnements intéressants, elle donne aussi l'impression qu'une partie du public, à la fin de la représentation, exprimait de la compassion et se donnait bonne conscience à peu de frais.

Il est cependant tout à fait réjouissant de savoir que ces acteurs ont la possibilité, grâce au Théâtre du Soleil, de jouer dans leur pays et hors de leurs frontières, et de montrer cette pièce à vocation de témoignage devant des salles pleines. Cette troupe est avant tout à saluer pour son courage à envoyer un message éminemment politique d'un pays qui vit encore dans le chaos, et peut à nouveau demain basculer sous le joug de l'obscurantisme taliban.

 

Laurent Coudol         
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