Drame
de Shakespeare, mise en scène de Serge Poncelet, avec
Yohan Matéo Albaladejo, Eirin Marlene Forsberg, luc Mansanti,
Serge Poncelet, Eric Prigent, Philippe Simon et Olga Sokolow.
Biberonné aux grands classiques du XVIIe siècle
français, on s’offre une tragédie de Shakespeare
comme un fin gourmet végétarien cède à
un bon steak : pour oublier la bienséance et laisser
enfin place au saignant !
Dans ce théâtre-ci, plus décomplexé
que nos chefs d’œuvres nationaux, les tyrans infanticides
n’ont plus l’excuse du fatum mythologique pour expliquer
leurs abjections ; les massacres ne sont plus évacués
hors scène, mais commis sous nos yeux ; et le grotesque
a enfin droit de cité, sans être cantonné
au répertoire farcesque.
"Macbeth" (faut-il le rappeler ?) raconte l’infernale
plongée d’un duc jadis courageux et loyal, égaré
par l’oracle de trois sœurs (sorcières ou
faunes ? l’ambiguïté demeure) prédisant
son accession au trône… Aveuglé par l’ambition
et poussé par sa femme (fatale comme on les aime), il
ne reculera devant aucun crime pour accélérer
la réalisation de ce destin. L’âme avilie
par le mal et la dissimulation perpétuelle à laquelle
le contraint alors sa position, il s’aliènera ses
anciens alliés et sa mort sera annoncée par un
nouvel oracle funeste.
Curieusement, la première référence qui
nous est venue à l’esprit devant cette mise en
scène de Serge Poncelet n’est pas théâtrale…
mais cinématographique : "Le Château de l’Araignée",
d’Akira Kurozawa. Dans ce film de 1957, la pièce
de William Shakespeare était adaptée à
l’univers des guerriers samouraïs, et empruntait
les spécificités esthétiques du théâtre
Nô.
S’il n’évoque pas ce long-métrage
dans sa note d’intention, le metteur en scène s’abreuve
tout de même à des sources relativement voisines,
puisqu’il dit s’inspirer "du Nô et du
Kabuki, des arts martiaux mais aussi du cinéma muet et
de l’expressionnisme allemand".
Ce parti pris, quelle qu’en soit son origine exacte,
s’avère plutôt intéressant : évacuant
le psychologisme et l’intériorité, il met
l’accent sur les apparences horrifiques de ces personnages,
exalte le mouvement des corps dans des chorégraphies
proches de la danse, ou des scènes de duels cinématographiques
en diable.
Pour accentuer le grotesque shakespearien, les visages sont
peinturlurés verdâtres et composent un large éventail
de masques grimaçants : du spectre pâlot à
la gargouille ricanante, ils marquent suffisamment les esprits
pour que le spectateur s’y retrouve parmi le foisonnement
de personnages.
Malgré l’économie de personnel (seulement
7 pour les 22 rôles que comporte la pièce !), les
comédiens passent avec aisance d’une figure à
l’autre, incarnant alternativement (le temps d’une
coulisse vive comme l’éclair) un bon grand seigneur
et un vil homme de main, une humanité en souffrance ou
un fantôme sorti de la tombe.
On saluera particulièrement Eirin Marlene Forsberg en
Lady Macbeth à l’accent norvégien charmant
; Luc Mansanti aux regards fiévreux inquiétants
; et le traducteur de la pièce, Eric Prigent, distribué
dans deux personnages "nobles" (le roi Duncan et le
seigneur McDuff), alternativement occis par Macbeth et tueur
de celui-ci. Quant au rôle titre, on n’est jamais
mieux servi que par soi-même : il est tenu par le metteur
en scène…
Pour conclure : face à un tel spectacle, les amateurs
de subtils et poétiques déchirements de l’âme
en seront sans doute pour leurs frais (on leur conseille de
se tourner vers le Prince d’Elseneur, plutôt que
ce personnage-là)… Mais ceux qui goûtent
l’aspect "viandard", sanguinolent et grotesque
du théâtre de Shakespeare seront aux anges. En
outre, ils pourront apprécier, à travers le parti
pris japonisant de la mise en scène, le caractère
universel de l’œuvre originelle, suffisamment forte
pour se prêter sans faiblir à toutes les facéties
d’adaptation. |